SE LAISSER SEDUIRE
Os 2, 16-25
St Bruno - (6 octobre 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Saint Jean de Malte : Saint Bruno
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e vais la conduire au désert, je la séduirai et je parlerai à son cœur". Ainsi, avons-nous entendu les premières paroles du livre d'Osée que nous lu aujourd'hui, en l'honneur de la fête de saint Bruno.
Ces paroles semblent convenir de manière si adéquate aux chartreux, puisque ces fils de saint Bruno habitent un lieu que l'on appelle d'ailleurs le désert, le désert de Chartreuse. Lorsque saint Hugues, évêque de Grenoble a fait ce songe, voyant, sept étoiles et lui-même conduisant ces étoiles sur un lieu qui lui était indiqué, et qui est le massif de Chartreuse, il a tout de suite compris quand il a vu Bruno et ses six compagnons arriver, et qui cherchaient un lieu de solitude, il a tout de suite compris que désormais dans son diocèse de Grenoble il y aurait comme ce rayonnement lumineux des étoiles dans la nuit, comme une source dans le désert.
Matériellement, les chartreux habitent donc un désert. Ils mettent tout autour, non seulement du monastère lui-même, la clôture, mais on l'a vu au cours de l'histoire de ce massif de Chartreuse, une délimitation avec des bornes qui indiquaient l'entrée du désert dans lequel aucune personne ne devait plus entrer, pour garder ainsi la solitude et le silence. Même si aujourd'hui dans le massif de Chartreuse le désert s'est quelque peu restreint, il reste marqué et cette délimitation est toujours aussi importante. Elle est vraie non seulement pour la Grande Chartreuse, tête de l'ordre, mais c'est vrai aussi pour les autres chartreuses répandues de par le monde.
Cet été, justement, j'ai eu l'occasion de passer au massif de la Grande Chartreuse, et séjournant dans ce massif, je suis allé au pied du massif de la Grande Chartreuse. J'ai été impressionné pour la troisième fois toujours par la même chose, c'est le fait que quand on entre, après avoir vu le musée qui est un peu comme un sas à l'entrée du désert, toutes les personnes qui vont vers ce grand monastère de Chartreuse, y vont en silence. Et chose très étonnante, ils n'ont plus envie forcément de parler beaucoup. Il y a comme une transformation qui se fait. Les gens vous saluent, vous disent simplement bonjour, et s'ils parlent, c'est à voix très basse, et puis, ils repartent. Pourtant, on marche pendant deux kilomètres dans la plus belle des natures, mais sans encore voir le monastère lui-même. On ne peut pas visiter bien sûr le monastère de la Grande Chartreuse, on arrive devant, et l'on est un peu comme au pied du mur, et il y a un simple écriteau : "dans le silence, les chartreux prient pour vous". Cette force du silence dans lequel vivent les chartreux est tellement forte que cela rejaillit dans la vie, dans le court instant de la vie de ces gens qui viennent au monastère de la Grande Chartreuse. Autant dire qu'un lieu appelé désert, et un lieu appelé silence, produisent une chose un peu inattendue : tout ce qui, dans nos vies, est de l'ordre de l'agitation, du bouleversement, du remuement, de l'excitation même souvent se trouvent par miracle anéantis d'un seul coup.
C'est l'apostolat premier finalement des chartreux. C'est l'ordre qui marque le plus, parce que c'est vrai que les chartreux ne sortent pas, on ne les voit pas à l'office, parce qu'on ne peut pas assister à un office d'un monastère chartreux, on ne les entend pas et cependant, ils ont un rayonnement. Ils sont marquants parce qu'ils apparaissent comme l'ordre le plus austère, avec ces ermitages comme des petites maisons réunies autour d'un très grand cloître. A la fois, chacun est autonome et complètement ermite, mais ils sont en même temps communautaires, ils sont dans une communion de silence tous ensemble dans ce lieu. C'est cette communion dans le silence, dans le retrait pour Dieu qui fonctionne pour chacun. Le chartreux n'est pas pour lui-même dans le silence et la solitude, il l'est pour tous les autres.
Vous le savez, la devise du monastère de la Grande Chartreuse c'est Stat Crux dum volvitur Orbi : le monde tourne, il s'agite, mais la croix demeure. La croix, c'est le lieu par excellence de ce qui semble être le plus désert, le plus mort finalement. C'est le lieu où en tout cas surgit un grand silence, celui du Fils de Dieu qui meurt sur la croix. Le chartreux a choisi ce chemin parce qu'il veut montrer que où que nous soyons, dans notre monde si agité, il demeure un lieu de désert où cette parole de l'Écriture doit retentir pour chacun des hommes : "Je vais te conduire au désert, je vais parler à ton cœur et je vais te séduire". C'est le silence qui produit cela. Le silence dans la vie du chartreux, mais aussi en vérité dans la vie de chacun des chrétiens. Le silence n'est pas absence de parole, sinon ce serait seulement un silence embarrassant, quand on ne sait plus quoi, dire, quand on est gêné, mais le silence est plutôt l'art de la parole, c'est parfois quand la vraie parole surgit au milieu d'un flot de paroles qui essaie de détruire la Parole qu'est Jésus-Christ lui-même.
Le silence des chartreux est habité par la lecture de la Parole de Dieu. Le silence des chartreux est habité par l'office liturgique, certains offices ils le chantent en commun, d'autres en cellule. Le silence des chartreux est particulièrement habité par ce lever de nuit, puisque entre quelques heures de sommeil, de part et d'autre, ils se lèvent et comme des étoiles dans la nuit dans le massif de Chartreuse ou ailleurs, s'élève un chant des plus épuré, celui des fils de saint Bruno, qui, dans le silence de la nuit, disent, écoutent, et vivent de la Parole de Dieu.
Je crois que le silence dans la vie du chrétien, c'est l'art de la Parole, parce que c'est ce silence-là qui fait jaillir au milieu des temps, et au milieu de cette solitude parfois, la Parole, c'est-à-dire, le Verbe fait chair. Il faut écouter ce silence qui est si plein, si grand, si rempli de présence, que les mots sont inutiles, parce que le seul mot qui ait été prononcé et qui désormais sauve, c'est le nom de Jésus.
AMEN