LA PAUVRETÉ DÉPENDANTE

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2013)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

Saint François-Assise

F

rères et sœurs, la figure de saint François se dresse en plein cœur du Moyen Age à un moment où apparemment, tout va bien. Un peu avant, c'étaient les siècles de fer, l'Église avait été vouée aux pires épreuves, et il avait fallu réformer le clergé. Il y eut une grande réforme qui a sans doute été un des moments décisifs de l'histoire de l'Église en Occident, c'est ce que l'on a appelé la réforme grégorienne du nom du pape Grégoire VII. Il fallait remettre de l'ordre dans la vie du clergé, de l'organisation du rapport entre l'Église et l'état et dans l'affirmation du pouvoir spirituel. On pouvait considérer que les papes successeurs de Grégoire VII avec ténacité et énergie avaient réussi à remettre en place la stature et la présence de l'Église au milieu de la société avec la distinction des deux glaives, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel régentant le pouvoir temporel, le pape nommant les empereurs, éventuellement les rois. Cela paraissait harmonieux et équilibré.

Or, c'est au cœur de cette situation apparemment très équilibrée et calme qu'a surgi tout à coup un mouvement appelé le mouvement des évangéliques orchestré par les laïcs. On connaître les vaudois, les cathares à leur origine, avant qu'ils ne sombrent dans la gnose bizarre qui s'est terminée à Montségur. Ces mouvements étaient nés d'un désir de réforme, de purification du comportement, de reprendre certains passages de l'évangile à la lettre. Cela a commencé à déstabiliser la société médiévale. C'est dans ce mouvement évangéliste en train de naître que sont apparus les deux grandes figures de saint François et de saint Dominique. Saint Dominique a plutôt pris le parti d'une vie religieuse très axée sur le ministère presbytéral, et donc la prédication comme acte officiel de l'Église qui annonce la Parole de Dieu, tandis que saint François d'Assise n'a pas cru bon de trouver toute de suite une structure cléricale à son ordre. Il faudra attendre sa mort pour que saint Bonaventure qui met de l'ordre partout ait donné aux franciscains, les conventuels, une structure plus construite et axée comme les dominicains, sur le ministère presbytéral.

Que voulait saint François ? Il voulait essayer de retrouver cette expérience qui lui paraissait fondamentale pour vivre et réaliser dans sa propre vie les exigences de l'évangile, c'est la pauvreté. Pauvreté ne signifie pas à cette époque comme chez nous dépendance financière par rapport au travail. Au Moyen Age il y a des gens qui travaillent mais ce n'est pas la règle universelle, ce sont toujours les vieux modèles de clientélisme romain qui ont cours, la pauvreté, c'est la dépendance d'autrui d'une société, d'une cité, des princes etc … Cette pauvreté-là n'est évidemment pas particulièrement prise par l'Église. Vivre cette pauvreté pour l'Église se résumait à se mettre sous la dépendance des princes et c'est ce que l'on voulait éviter.

Quand saint François propose la vie de pauvreté, cela ne suscite pas de la part des autorités ecclésiastiques une adhésion massive. On le laisse faire, on accepte qu'il ait des frères, mais on se méfie un peu. Que signifient ces frères qui ne s'appellent plus pères, qui n'ont plus de titre, ni de valorisation d'eux-mêmes par des dénominations ecclésiastiques, qu'est-ce que ces frères qui vont mendier pour marquer leur dépendance à la vie de la cité ? Saint François a eu là une intuition de génie, son idée était de marquer sa dépendance vis-à-vis de la cité, pour révéler ainsi dans le cœur des frères, cet état de pauvreté différent qui est le besoin et la faim de la Parole de Dieu. Il y a chez lui quelque chose de provocateur au bon sens du terme dans la pauvreté qu'il veut vivre. Il ne vit pas cela pour le dénuement cultivé pour lui-même, un certain paupérisme, mais il voulait montrer la dépendance vis-à-vis de la cité, de la société marchande. Il espère en prêchant aux frères qui ont ce qui leur faut pour vivre, qu'eux acceptent de dépendre de la cité pour révéler une dépendance et une faim plus grande qui est la faim de la Parole de Dieu.

En général, le nombre basique de frères dans un couvent était la centaine ! Ils ont voulu partager à travers l'expérience de la pauvreté une pauvreté spirituelle plus essentielle et plus profonde qu'ils vivaient eux-mêmes. La pauvreté devenait ainsi une sorte de contrat, besoin de ceux qui avaient besoin des autres pour vivre et pour manger, et contrat de ceux qui, pensant qu'ils avaient tout, manquaient de l'essentiel, la Parole de Dieu.

C'est comme cela que François a découvert une sorte de ressort qui a profondément marqué toute la vie de l'Église, et encore de nos jours, il n'y a qu'à voir le prénom que le pape a voulu prendre et la manière dont il déploie et montre les dimensions et les exigences de la pauvreté dans notre monde. Il faut mettre cela au clair, ce n'est pas uniquement une théorie anti-économique moderne, c'est une attitude spirituelle de pauvreté qui est mise en cause, c'est le trésor que nous a laissé François d'Assise.

 

AMEN