UNE PAUVRETÉ ÉVANGÉLIQUE

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2011)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

Image de dévotion (XIXè siècle)

F

rères et sœurs, François d'Assise est presque une figure de légende. Ce jeune dandy d'Assise, un garçon éblouissant, merveilleux, plein de talents, riche puisque son père était marchand de draps et à cette époque-là c'était une des principales source de fortune, ce sont les premières grandes chaînes internationales au Moyen Age au début du treizième siècle qui font l'import export de draps entre le Nord de l'Europe et l'Italie. Il a tout pour lui, l'avenir, la situation, l'argent. En plus, c'est un ami merveilleux, il entraîne tout le monde, il a une bande d'amis qui sillonnent les rues d'Assise, qui jouent au chevalier sans vraiment jamais entrer dans le combat sauf une fois, et cela a mal tourné pour François. C'est un homme qui ne doute pas de la vie, il est sûr de lui, il est léger, plein d'humour, il est farceur, joueur, il est un amuseur public. Bref, aujourd'hui, ce serait une coqueluche des médias.

Evidemment son père voit cette vie un peu facile à la fois d'un œil amusé, un peu inquiet, et surtout soucieux, parce qu'un beau jour, il faudra qu'il reprenne un peu plus sérieusement les affaires. On le laisse faire, et il arrive un certain nombre de malheurs dans la vie de François. D'une part, il a voulu jouer à la petite guerre avec la cité d'Assise dans un conflit avec Pérouges, il est fait prisonnier, maltraité. Cela rabaisse un tout petit peu le standing de vie, il se rend compte que cela ne va pas toujours tout seul. Un beau jour, il fait une rencontre inattendue, il rencontre un lépreux. C'est là qu'il se rend compte de ce que peut être la misère humaine. Jusque-là il avait vécu hors de tout cela, la ville d'Assise était florissante, les commerces étaient florissants, les amis étaient florissants, et tout à coup, il se trouve devant un pauvre homme. Il est subitement touché de compassion, et il va embrasser ce lépreux. C'est comme une sorte de bouleversement dans sa vie, il se rend compte que cet homme est un frère dans la misère et la souffrance humaine, dans le dénuement.

A partir de là les choses vont s'enchaîner assez vite, il va se convertir et se mettre dans la tête de restaurer un petit ermitage plus ou moins à l'abandon, dans la campagne autour d'Assise, comme il y en a encore aujourd'hui. Il restaure cette petite église de San Damiano qui deviendra un sanctuaire célèbre après. Ce fait très simple d'être maçon et de reconstruire l'église lui donne l'idée, et c'est exprimé à travers un songe, qu'un jour, il faudra reconstruire l'Église. Les choses prennent alors de l'ampleur parce que François n'est rien du tout, c'est un simple laïc, il n'est ni prêtre, ni diacre, il est un pauvre et veut être considéré comme tel. Il reçoit cette mission de Dieu, qui n'est pas simplement de restaurer la petite église de San Damiano mais aussi de rebâtir l'Église.

Il comprend deux choses qui sont fondamentales à l'époque. La première, c'est qu'il ne répondra pas à cet appel du Seigneur tout seul. Petit à petit, il commence à séduire des anciens amis et des connaissances d'Assise et de la région et leur fait partager cet idéal de simplicité, de dénuement, de joie de vivre toute simple sans aucun moyen. C'est le début des franciscains. Comme François ne veut absolument pas organiser les choses, c'est tout sauf un organisateur, c'est un improvisateur de génie, mais l'organisation le hérisse, ses premiers frères qui se font appeler "mineurs", les frères petits, les frères humbles, vivent un peu n'importe comment. Ils vivent dans des huttes en branchages qu'ils construisent eux-mêmes et ils se rassemblent de temps en temps pour célébrer Dieu et le chanter. C'est la première intuition. C'est la vie fraternelle, c'est l'ordre des franciscains. Comme François ne voulait pas de règle, il y a à peu près autant de franciscains qu'il n'existe de frères. Il a fallu mettre beaucoup d'ordre par la suite, mais le fait de mettre de l'ordre n'a pas fait que ce soit unifié et cohérent.

La deuxième chose, c'est assez génial, il s'est rendu compte que pour reconstruire l'Église, il fallait un peu casser l'image de l'Église de cette époque-là. Au Moyen Age, l'Église était puissante, et surtout, elle était puissante par ses propriétés foncières. Un moine n'a pas d'héritiers et un monastère n'a comme héritier que la communauté elle-même à peu près identique en nombre. Donc, les monastères, les Églises comme il n'y a pas de divisions de terre par l'héritage, avaient commencé à accumuler des propriétés absolument fantastiques. L'Église était une propriété foncière tellement bien unie qu'elle n'avait besoin de rien. Elle n'avait besoin de personne et elle vivait sa vie. La société commençait à s'intéresser à un autre type de richesse que la richesse foncière. Les sociétés, et surtout Assise et toutes les villes de l'Italie du Nord commençaient à s'intéresser à l'activité artisanale, à la création, les débuts de l'industrie, et donc faire de l'argent.

On avait là comme deux mondes qui commençaient à se séparer l'un de l'autre. L'Église qui continuait son autonomie, sa route, imperturbable, appuyée sur ses propriétés foncières, faisant travailler des gens pour elle, s'enrichissant et se développant. De l'autre côté, la société des villes, plus entreprenante, plus active, commerciale, artisanale qui elle, vivait de plus en plus à côté et sans avoir besoin de l'Église. Ce qui risquait de se passer c'était une sorte d'isolement de deux mondes, par la vie sociale, le travail, les préoccupations, les idéaux de vie, et saint François a compris que le message de l'évangile ne mordait plus sur la société. Il la connaissait de l'intérieur cette société urbaine comme à Assise, il en avait vécu, il en avait été le fils, il en avait été le promoteur. Il a eu là cette grande intuition de génie, de dire : je serai fils de l'Église, et avec mes frères nous serons fils de l'Église, mais nous ne construirons pas de monastères. Nous n'essaierons pas de constituer une sorte d'entité foncière et financière pour nous débrouiller tout seul et indépendamment des autres. Mais comment faire ? Nous vivrons dans la dépendance. C'est ce qu'on a appelé les frères mendiants. Nous vivrons comme une sorte de contrat avec les habitants des villes, nous leur apporterons la nouvelle de l'évangile, nous serons à leur service, nous leur apporterons la Parole de Dieu, et nous serons dépendants d'eux pour pouvoir manger au jour le jour.

C'est comme cela qu'est né l'ordre franciscain. Un ordre qui était dans la société, non pas en position de domination parce qu'il aurait eu des richesses et une autonomie financière, mais dans une situation de dépendance parce qu'il avait besoin de ses frères dans la cité qui leur donne à manger tous les jours. Cela a été la grande époque des mendiants, la belle époque du treizième siècle où effectivement, les frères franciscains se sont répandus dans toutes les villes, car ce sentiment de pauvreté et de dépendance des frères au milieu d'une société qui commençait à s'enrichir a éveillé dans le cœur des possédants, des riches marchands le sens que l'évangile était une sorte de pauvreté devant Dieu. Tous les frères de saint François ont été au milieu de la société médiévale l'image du Christ pauvre, du Christ qui ne vient pas s'imposer aux autres, mais qui vient leur demander de l'accueillir : "J'avais faim et vous m'avez nourri, j'avais soif et vous m'avez donné à boire".

Au fond, saint François n'a rien inventé. Il a simplement voulu prendre à la lettre cet évangile, il a voulu le vivre sur le mode de la dépendance, du fait d'être accueilli, et de dire à l'autre : quand je t'apporte l'évangile, ce n'est pas que je t'écrase de mon savoir et de ma science théologique, mais c'est simplement le fait de vivre dans un échange, tu me fais vivre, et moi je te donnerai la force et la puissance de l'évangile qui te fera vivre éternellement. Ce n'est pas à ce moment-là que la vie dans le Christ, la vie baptismale et la vie éternelle soient devenues un objet de commerce, d'échange et de troc. Les gens savaient très bien que ces réalités étaient d'un autre ordre, mais ils étaient soudés entre eux, dans une vraie dépendance. Je pense que c'est cela la grandeur des mendiants. Aujourd'hui ils essaient de retrouver ce souffle des origines, ce n'est pas très facile parce que nous avons une société qui est tellement blindée contre les valeurs de dépendance, de pauvreté, qu'elle ne veut pas trop entendre la pauvreté des pauvres. Elle a plutôt tendance à fermer son cœur. Mais je crois que l'idée est foncièrement valable. Une société, est une société et elle essaie de se débrouiller par elle-même. On le voit bien, c'est le problème de toutes les sociétés d'aujourd'hui, quand on parle de l'émancipation, c'est cela qu'on veut dire, il faut que les gens arrivent à s'assumer eux-mêmes, avoir son compte en banque le plus tôt possible et avoir la gestion de ses affaires.

Mais comment faire comprendre aujourd'hui qu'il n'y a pas que cela ? qu'à certains moments on se retrouve dans cette pauvreté, cette dépendance et qu'on a besoin d'accueillir quelque chose qui ne vient pas de nous, qui vient des autres mais comme un don gratuit ?

Prions pour que saint François inspire de nombreux témoins de cette vraie pauvreté, de cette vraie attitude de dépendance et de mendicité dans laquelle il a vécu lui-même et qui a apporté tant au monde médiéval et même plus tard.

 

AMEN