LOUÉ SOIS-TU !
Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2007)
Homélie du Christophe LEBLANC
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ous sommes à l'automne 1225, saint François descend de l'Alverne, il a reçu les stigmates, son corps n'est qu'une plaie, ses yeux ne peuvent supporter la moindre lumière et il arrive dans ce lieu dans lequel tout a commencé à San Damiano. Ce lieu où quelque vingt ans auparavant il avait entendu cette voix du Christ de cette croix de bois qui lui disait : "Relève mon Église". Cette petite église dans laquelle habite maintenant sainte Claire avec ses sœurs.
Saint François y est accueilli, il y reste au moins une cinquantaine de jours, il souffre le martyre, il n'en pleut plus, il ne supporte plus rien, c'est un combat terrible qui s'engage entre lui et Dieu, à moins que ce ne soit le mal. Pendant la nuit qui précède le chant du Cantique : "François entend soudain en esprit une voix : Dis-moi, frère, si en compensation de tes souffrances et tes tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor, la masse de la terre changée en or pur, les cailloux en pierres précieuses et l'eau des fleuves en parfum ? Ne regarderais-tu pas comme néant devant un pareil trésor, la terre, les cailloux et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? Le bienheureux François répondit : Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu'on peut aimer et désirer. Et bien, frère dit la voix, réjouis-toi et sois dans l'allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations. Dès maintenant, vis en paix, comme si tu partageais déjà mon Royaume". Le lendemain, François convoque ses frères et il commence à chanter ce fameux cantique : "Très Haut tout-puissant et bon Seigneur, à toi louange, gloire, honneur, et toute bénédiction. A toi seul ils conviennent ô Très-Haut et nul homme n'est digne de te nommer. Loué sois-tu mon Seigneur avec toutes tes créatures, spécialement messire le frère soleil qui fait le jour et par qui tu nous illumines. Il est beau, rayonnant avec une grande splendeur, de toi, Très-Haut, il est le symbole. Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur lune et les étoiles. Dans le ciel tu les as formées claires, précieuses et belles. Loué sois-tu mon Seigneur pour frère vent, pour l'air et les nuages, pour l'azur calme et tous les temps par lesquels tu donnes soutien à tes créatures. Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur eau, qui est très utile et humble et précieuse et chaste. Loué sois-tu mon Seigneur pour frère feu par qui tu éclaires la nuit, il est beau et joyeux, indomptable et fort. Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur notre terre qui nous prote et nous nourrit, qui produit la diversité des fruits et les fleurs diaprées et les herbes".
François ne meurt pas tout de suite, le temps passe nous sommes en juillet 1226, c'est la guerre entre l'évêque d'Assise et le Podestat, et saint François rajoute une strophe à ce cantique : "Loué sois-tu mon Seigneur pour ceux qui pardonnent par amour pour toi, qui supportent épreuves et maladies. Heureux s'ils conservent la paix car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés". Les semaines passent, nous sommes en octobre 1226, à quelques jours de la mort de saint François, et il rajoute cette dernière strophe : "Loué sois-tu mon Seigneur pour notre sœur la mort corporelle à qui nul homme vivant ne peut échapper. Malheur à ceux qui meurent en péché mortel, heureux ceux qu'elle surprendra en ta très sainte volonté car la seconde mort ne pourra leur nuire. Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces et servez-le en grande humilité".
Frères et sœurs, en entendant ce poème saisissant et si extraordinaire, nous pourrions peut-être au premier abord nous dire que le cantique de saint François, c'est un psaume comme on en trouve dans la Bible, un psaume qui chante la gloire d'un Dieu créateur. Si vous voulez maîtriser votre affectivité et vos sentiments et que vous voulez vous présenter comme un historien qui croit en l'objectivité du texte, vous allez dire : le cantique des créatures c'est un texte qui nous permet de témoigner de ce qu'un homme simple au début du treizième siècle peut penser du système cosmique, et que grâce à saint François, on découvre que dans les années 1225 on imagine encore le cosmos d'une manière géocentrique avec les quatre principaux éléments. Si vous vous êtes laissés bercer par ce poème, vous avez peut-être été troublés par certains rapprochements entre les éléments du monde et certains qualificatifs. Qu'est-ce que cela veut dire que l'eau soit chaste ? Vous vous êtes aussi rendu compte qu'il y a comme une sorte de dichotomie entre ce premier cantique qui jaillit du cœur de saint François au lendemain de cette lutte, qui est tout tourné vers le cosmos, qui commence vers le soleil et qui finit au cœur même de la terre. Et enfin, ces deux strophes qui ont été rajoutées et reliées au cantique, suivant la volonté de saint François. Quel est le lien entre cette cosmologie où tous ces éléments semblent vivre dans une paix parfaite, où la lune est ma sœur, où la terre est ma sœur, où le soleil est mon frère, et ces deux dernières strophes si terribles qui semblent faire la constatation d'un monde humain rempli par la haine, par le désir du pouvoir sans une paix possible, sans un pardon possible ? Et puis, la fin qui est pour la mort.
Il y a deux questions qu'on peut se poser : la première question c'est comment se fait-il qu'un homme qui souffre autant dans son corps, puisse à ce moment-là se tourner vers le soleil ? Comment peut-il louer le soleil alors que c'est à cause de lui qu'il ne peut plus ouvrir les yeux et qu'il souffre le martyre ? Comment se fait-il qu'il est prêt à ne vivre que pour le royaume de Dieu et que par conséquent, la terre les cailloux, cela ne vaut plus rien ? Et en même temps, c'est la terre, les cailloux, l'eau qui sont au cœur même de son poème ? Comment se fait-il qu'un homme qui semble avoir tout abandonné loue son Seigneur à travers la matière ? Comment se fait-il qu'il ait voulu absolument associer cette humanité pécheresse à ce psaume ?
Je crois que ce qui est très beau et important dans ce cantique, c'est déjà tout au début quand il loue le Très-Haut. Il dit : "Nul homme n'est digne de te nommer". Il tire cette constatation : qu'y a-t-il entre toi et moi, un abîme, je ne peux même pas te nommer. Tu es le Très-Haut. Peut-être que j'ai cru un instant que j'allais pouvoir te toucher, te saisir, te prendre, peut-être ai-je cru même que la vie chrétienne et l'évangile consistaient à vivre déjà maintenant auprès de toi dans le soleil, et en fait, c'est impossible. Je crois que je peux m'élever par mes propres forces auprès de toi pour parler de montagnes et cela ne marche pas. Alors, Seigneur, que me reste-t-il pour pouvoir te louer puisque je ne peux même pas nommer ton nom Très-Haut ? La seule chose que je peux faire, c'est de louer tes créatures, de louer le monde dans lequel tu m'as fait naître et de découvrir que ce monde, tu me l'as donné pour pouvoir marcher sur ces chemins et que ce monde, le soleil, la lune, l'eau, sont des signes que tu as donnés à l'homme pour pouvoir se rapprocher de toi. Ils sont mes frères, mes sœurs, et il n'y a pas d'autres chemins pour arriver vers toi que le chemin de la terre que le chemin des choses les plus simples, les plus concrètes : la terre, l'eau, le feu.
Il y a dans le cantique ce mouvement descendant, paradoxal, où l'on commence par le soleil, où l'on finit par la terre, ce lieu dans lequel saint François verra un jour son corps reposer, exactement comme chacun d'entre nous.
Frères et sœurs, on peut aussi être étonné que dans ce cantique, qui est presque païen, on parle du soleil, de la lune, des vents, des étoiles, on peut s'étonner qu'il n'y est jamais fait mention de Jésus-Christ et de son Incarnation. On ne parle pas de sa Passion, ni de sa résurrection, on ne parle de rien de tout cela. On peut se demander : où est le Christ dans le Cantique ? Est-ce que ce n'est pas un vieux fond païen qui reviendrait au cœur même de saint François juste au seuil de sa mort ? En fait, ce mouvement descendant, est-ce que ce n'est pas le mouvement même du Christ, le Fils de Dieu qui est venu au cœur de l'humanité pur prendre notre chair et comme le dit l'épître aux Philippiens, "se faire esclave parmi les esclaves" pour nous emmener auprès de notre Père à tous ?
C'est vraiment le cantique du "très-bas", saint François c'est celui qui nous invite à chercher la paix, la sérénité non pas en pensant que nous pouvons vivre ici-bas sans souffrance et sans aucun problème en allant de montagne en montagne avec Dieu déjà auprès du soleil, mais au cœur même de l'adversité, au cœur même de ce qui habite au plus profond de notre cœur, le péché, la violence, et au cœur même de ce monde humain lui aussi abîmé par le péché. Alors, que le frère François avec cette terre qui est notre sœur puissent être des signes que le Seigneur nous donne pour prendre le chemin vers notre Créateur, vers le Très-Haut.
AMEN