LES PARADOXES DE FRANÇOIS

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2006)
Homélie du Jean-François NOEL

 

L

a vie de saint François a donné dans l'histoire de l'Église une légende, une envie de l'imiter. On pourrait reconnaître à travers lui un certain nombre de mouvements qui vont naître à travers lui, qui vont des mouvements hippies aux mouvements écologiques en passant par d'autres figures qui ont cru se reconnaître dans la figure de François. C'est un paradoxe parce que pense que malgré l'envie qu'on peut avoir de l'imiter, il est inimitable. Je ne connais pas un saint qui ait autant fréquenté les limites paradoxales de l'évangile. Il est le seul à avoir autant manifesté un certain dédain et mépris pour la théologie, voire les livres théologiques puisque plus d'une fois il les a vendus pour donner cet argent aux pauvres, or il écrivait sur son livre intérieur une des plus hautes théologies mystiques que l'on connaisse avec saint Dominique évidemment. Il est le premier aussi à être capable de prôner le primat de la vie fraternelle, mais d'envoyer quasiment les frères tout nus prêcher et mendier en pleine nuit dans Assise, je ne pense pas que ce soit imitable pour un prieur que d'envoyer en pleine nuit, tout nus, les frères mendier dans les rues d'Aix !!! Bref, sans parler de la liturgie dont il pensait qu'elle était un peu superflue, et qui pourtant chante avec les loups et les étoiles. Comment faire mieux ?

Dans cet homme, vie fraternelle, liturgique, vie intellectuelle, au fond, une contradiction permanente. Cette contradiction est d'ailleurs son charme profond. On est loin d'une sorte de tenue théologique qu'aura saint Thomas ou saint Dominique, ou une espèce de rigueur et de profondeur sur un seul sillon. Saint François parcourt d'un pas léger l'improvisation permanente de l'évangile, c'est d'ailleurs pourquoi il est si difficile aux franciscains et aux capucins et à tous ceux qui l'ont suivi, d'être fidèles. Il donne envie de l'imiter, parce que de lui émane une incroyable liberté. Je crois qu'il ne faut pas se méprendre sur cette liberté de saint François qui s'articule sous deux thèmes classiques : la joie et la pauvreté. Si on imite un seul aspect de la vie de François, on tombe assez vite dans les caricatures qui déformeront le meilleur de l'essentiel de la sainteté de saint François d'Assise.

Il n'aime pas les pauvres pour les pauvres, il n'aime pas les étoiles pour les étoiles, ce n'est pas un romantique comme on l'a parfois écrit par la suite. Ce n'est pas non plus un socialiste, ce n'est pas non plus un écologiste. Même s'il parcourt toutes ces données-là, cet homme cherche un point de communion qui réunisse tous les hommes et toute la création. Cet homme, comme certains poètes, (je pense à Rilke), a le désir d'être là au carrefour de la communion que Dieu veut pour tous les hommes et la création. Il n'a pas de programme pour que les pauvres aient de quoi manger. Il n'a pas de programme pour sauver la planète, il veut simplement être là comme il le dit : au milieu des autres. Effectivement, il est plus authentique parmi nous tout en suivant les malheureux et les pauvres, et c'est parmi eux qu'il va trouver l'amorce d'une véritable communion que Dieu veut écrire avec le cœur de chaque homme, et non seulement le cœur de chaque homme en soi mais aussi de donner aux hommes leur vraie place dans ce monde, dans la nuit, dans le jour, dans l'hiver, dans le printemps, dans la nature. Il se veut un contemplatif de cette future communion que Dieu désire. Il se veut le témoin du cœur de Dieu, témoin du cœur du Père qui veut réunir tous les hommes. C'est pourquoi il envoie son Fils. C'est pourquoi François imite le Christ pour être comme le Christ au carrefour de tous les désirs humains, parce que derrière ces désirs humains, il n'y en a qu'un qui soit totalement authentique, c'est celui de rencontrer Dieu.

Evidemment, avec ce souci qu'il a, il va parcourir tous les paradoxes De la joie de François que l'on représente souvent dans les Fioretti presque pieds nus, il gambade dans les prairies, il entend le chant des oiseaux, on le retrouvera seul au Mont Alverne où dans les stigmates il éprouvera la passion même du Christ. Voie tragique. Lorsque dans les exagérations qui seront les siennes, dans les colères où il empêchera les frères d'aller mendier ou d'arranger quelques aménagements fraternels parce qu'à force de vivre un peu dehors, sans livres et sans avoir de quoi manger, les frères ont essayé d'améliorer le minimum, cette colère et cette douceur vont aussi de pair. Joie tristesse, pardon et colère …Je crois que le grand dilemme de François c'est la vie et la mort. Il sait que pour atteindre cet être aimé qui se situe au point de communion, au point de réconciliation des êtres et du monde, il faut mourir à soi-même comme le Christ l'a fait sur la croix. Le parcours de François a été de suivre au plus près selon les mouvements de son cœur, d'une improvisation dont il a le secret, ce Bien-Aimé qui a été jusqu'à donner sa vie et sa mort sur la croix.

Quel message François nous apporte-t-il ? C'est une sorte de fidélité à soi-même que François a eu et qui et de répondre avec tout son être. Le vrai message de François, c'est que rien en lui n'était étranger à cette réponse qu'il pouvait donner à Dieu. Son sommeil, sa joie de vivre, ses humeurs, ses angoisses, tout était occasion de nourrir, de colorer cette rencontre avec Dieu. Il n'y avait rien de mieux, il n'avait rien à rejeter, tout était donné, comme je le disais au début, "être parmi" et sa joie c'était cette communion.

Il écrivait : "Dans l'amour qui est Dieu, je supplie tous mes frères, ceux qui prêchent, ceux qui prient, ceux qui travaillent manuellement, clercs ou laïcs, de s'appliquer à l'humilité en tout, de ne pas se glorifier, de se réjouir, de ne pas s'enorgueillir intérieurement de bonnes paroles et de bonnes actions ni même d'aucun bien que Dieu dit, fait ou accomplit, parfois en eux ou par eux. Selon la parole du Seigneur, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits mauvais vous sont soumis. Soyez-en fermement convaincus, nous n'avons à nous que des vices et des péchés. Tous les biens, rendons-les au Seigneur très haut et souverain, reconnaissons que tout bien lui appartient, remercions-le pour tout, puisque c'est de lui que procède tout bien, que tout est à lui qui seul est bon".

Que cette totalité, ce tout de l'homme, puisse être une offrande et un hommage à celui qui nous attend et qui s'est donné totalement à son ami François d'Assise.

 

AMEN