FRANÇOIS, LE CABRI DE DIEU

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2005)
Homélie du Jean-François NOEL

 

A

vec saint François d'Assise, nous avons là une figure suffisamment libre et improvisée qui satisfait notre esprit contemporain quand il s'agir de justifier une sorte de liberté à tout crin, pour vivre l'évangile. On pourrait croire, et ce serait à tort, que saint François favorise une marche en-dehors de l'Église. Or, il est très soucieux de l'Église, il va voir plusieurs fois le pape Innocent III, et cette distance qu'il a avec l'Église n'est pas une distance dogmatique, ni une distance de méfiance, mais c'est une liberté. On pourrait presque dire qu'avec saint François d'Assise, on va inventer une forme plus personnelle de réponse à Dieu. Évidemment, c'est un argument qui serait récupéré dans le monde contemporain dans la manière individuelle de croire. Mais, cette façon singulière de répondre à Dieu s'inscrit totalement dans l'Église. Ceci dit, c'est une figure suffisamment désordonnée, champêtre pour plaire à la fois aux membres de l'Église et à ceux qui sont à l'extérieur de l'Église.

Je vais vous raconter un détail de sa vie. On raconte de nombreuses histoires à son sujet. Ici, il va interpeller le pape Innocent III concernant les indulgences. En effet, vous savez qu'à l'époque, un pèlerinage à Jérusalem ou à saint Jacques de Compostelle, ou la participation à une croisade ou le versement d'une somme, permettaient d'acquérir une indulgence pour une durée déterminée, c'était une garantie de paradis.

François pense que ce genre d'opération n'est pas très chrétien, il va donc transformer cette théologie de l'indulgence an allant voir le pape en lui disant (je cite) :

-"Très saint père, il y a quelque temps, j'ai restauré une église dédiée à la vierge Marie, la mère de Jésus-Christ. Je viens demander à votre sainteté d'accorder une indulgence à son sanctuaire pour le jour anniversaire de sa dédicace, mais sans qu'une prestation matérielle soit requise, ni pèlerinage, ni somme versée.

-Le pape lui répond : ce n'est pas possible car celui qui demande l'indulgence doit le mériter. Mais dis-moi, combien d'années d'indulgence désires-tu ? Un an, trois ans ?

-François ne répond pas.

-Le pape continue (c'est la fameuse histoire d'Abraham et de Dieu), quatre, cinq, sept ?

-Père dit François, ce n'est pas des années que je demande, mais des âmes.

-Le pape ne comprend pas, et demande : qu'entends-tu par là ?

-S'il paît à votre sainteté, à cause des faveurs accordées à ce lieu, j'aimerais que celui qui s'y confesse, soit absous de ses péchés, de ses fautes et de toute peine au ciel et sur la terre en entrant dans cette église. (Il suffit d'entrer dans l'église et de se confesser).

-Tu exiges beaucoup trop François, et le saint Siège n'a pas coutume d'accorder une telle indulgence.

-Seigneur, rétorque François, ce n'est pas de moi-même que je le demande, mais au nom de celui qui m'envoie, le Seigneur Jésus-Christ.

-Sous l'autorité prophétique de cette déclaration, le pape lui accorde cette indulgence qui est encore en vigueur aujourd'hui, et il termine : je te l'accorde au nom du Seigneur. Qu'il en soit ainsi."

C'est là qu'on trouve l'essence de François : c'est celui qui veut prouver la gratuité totale, possible, de la relation avec Dieu. C'est pour cela qu'il est libre et qu'il va incarner une liberté, un détachement incroyable par rapport au monde, c'est parce que tout cela, c'est gratuit. Ce n'est pas que l'homme méprise cette gratuité, mais c'est qu'il ne doit rien. Il ne doit rien à cette prévenance systématique de Dieu qui fait que, sur le chemin, quelles que soient les difficultés de l'homme, il est précédé par un amour total. Mais c'est un amour non contraignant. C'est un amour dans lequel on peut puiser librement, ou chichement, ou au contraire en mettant tout ses bras et tout son corps, toute sa vie, comme le fait François. C'est à cause de la gratuité qu'il demande non pas une sorte d'échange, de commerce sur telle somme ou sur tel effort à faire, aller à Jérusalem à pied ou en patins à roulettes, pour obtenir "tant" d'années. L'absence de définition de la relation est basée sur une gratuité totale.

C'est ce qui fait que cet homme, à cause de la gratuité, va apprendre à être libre et se détacher de ce qui au fond, lui permettrait de monnayer la miséricorde et la grâce divine. Plus il est libre, et plus il se détache, et plus il puise comme un enfant puise dans un trésor, dans ce cœur du Père, à un point tel qu'il va, au bout de sa vie, s'identifier au Fils. Il est rentré dans cette gratuité, il a comme humé, pressenti la qualité de relation qu'il y avait entre le Père et le Fils, que, non pas qu'il se prenne pour le Fils, mais, il vit tellement ce que le Fils vit qu'il va s'identifier comme vous le savez, en reproduisant sur son propre corps, les stigmates de la Passion. Ce n'est pas parce qu'il y a une sorte de tourmente mystique en lui, mais il y a surtout la volonté de puiser de plus en plus dans cet amour, et cet amour est dans le cœur du Père. Il y a là une innovation radicale qui n'est pas une révolution par rapport au cadre rigide de l'Église de l'époque ou d'aujourd'hui, mais c'est une manière de répondre d'une façon très singulière, et en même temps très ecclésiale, à cette source que le Père garde en lui et qui est cet amour que le Père a pour tous les hommes dont il attend cette réponse filiale.

Que saint François, tout en gambadant sur les prés de l'évangile, entraînant derrière lui des hommes qui, à son contact ont eu envie de répondre librement, nous libère pour goûter davantage la grandeur, la profondeur et l'intensité de l'amour de Dieu qui jamais ne nous contraint, mais nous ouvre à une liberté nouvelle, liberté des enfants de Dieu, qui deviennent des fils de Dieu.

 

 

AMEN