VIVRE EN CHEVALIER
Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2003)
Homélie du Christophe LEBLANC
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ujourd'hui, nous fêtons saint François d'Assise, et j'aurais voulu attirer votre attention sur un point particulier. Vous savez que saint François d'Assise est connu le plus souvent par sa capacité d'obéissance, puisque c'est quand même assez difficile d'être comme lui, complètement dépossédé, de ce désir de vivre l'évangile, d'avoir eu des frères autour de lui, et puis de se voir "trahi" par ses proches, pour quelques années, quelques siècles après, pour ce qui nous concerne, couvrir l'abîme qu'il y a entre le projet et l'idée que saint François d'Assise se faisait de la vie évangélique et de ce que ce projet est devenu.
Cette question de la capacité d'obéissance de saint François est intéressante si elle est mise en relation avec autre chose qui est la société de l'époque. En fait, saint François sévit comme troubadour de l'amour profane, comme troubadour de Dieu, la société médiévale fonctionne sur deux points précis qui nous intéressent aujourd'hui. D'abord, l'idée de la sainteté qui est une idée de la sainteté extrêmement figée, c'est-à-dire qu'est proposé au chrétien un certain type de sainteté, selon que c'est une femme mariée, que c'est une moniale, que c'est un prêtre, que c'est un chevalier ou un paysan, ou un moine, que sais-je encore. Par conséquent la littérature chrétienne de l'époque a pour but de proposer aux chrétiens, de rentrer dans une sorte de moule en disant : tu es chrétien, donc tu es appelé à vivre ta vie chrétienne comme un chevalier, alors ici, il s'agit d'évangéliser les mœurs un peu barbares difficiles et violentes des guerriers, il s'agit évangéliser peut-être aussi les femmes, le moine, le prêtre, etc … C'est le premier point de cette société médiévale qui, même si les passerelles sont possibles entre les différents ordres, reste assez figée.
Le deuxième point qui me semble fondamental, toujours par rapport à saint François d'Assise, c'est la question de l'autonomie et de l'indépendance financière. L'Église et les ordres religieux au Moyen-Age, considèrent que pour mener à bien la recherche de Dieu, pour vivre la vie évangélique, qu'il faut au maximum être indépendants du système financier, social et politique. Et l'on arrive de cette manière, à construire une sorte de petit royaume où tout est censé être parfait, dans les relations entre les moines, dans la capacité de produire la nourriture, de confectionner les chaussures et les habits, etc … Donc, l'idéal des ordres monastiques de l'époque, est de vivre en complète autarcie. Cela fonctionne aussi bien pour les bénédictins, que pour les cisterciens qui seront fondés par la suite, avec pour eux la volonté d'obtenir pour eux, une indépendance politique. On recherche les lieux où il n'y a pas de problèmes avec les seigneurs du coin. Cherchons à être tranquilles, cherchons à nous construire notre petite ville parfaite, cherchons une autonomie financière, sociale, politique, afin que nous puissions vivre de la manière la plus parfaite l'évangile.
Ce qui est intéressant, c'est de voir que tout ce qui est de l'ordre de la société, de l'argent, des rapports politiques, tout cela est plutôt vu comme étant un obstacle au travail de l'évangile. Mais au treizième siècle, il y a un chamboulement. Il ne faut pas croire que saint François d'Assise invente cela de lui-même. Un premier chamboulement c'est le retour de la ville. Et avec la ville, on découvre que les rapports entre les hommes sont très différents. On apprend à dépendre les uns des autres. Je crois que c'est d'autant plus vrai en Italie où la ville va s'épanouir beaucoup plus tôt qu'en France. On va découvrir qu'on n'est pas maître de la petit graine qu'on plante, jusqu'au brouet qu'on mange sur le coin de la table dans la chaumière. On découvre qu'on ne peut pas vivre uniquement en autarcie pour quelques kilomètres carrés, mais qu'on a besoin d'autres personnes. On devient artisan, on travaille, on doit recevoir certains produits qui viennent quelquefois de très loin, on va acheter les légumes, la nourriture, on est en lien avec d'autres artisans qui permettent de construire la maison, etc …
Ce qui est très beau chez saint François, c'est qu'il va réussir à reprendre ces deux éléments dont il était question, d'abord une sainteté qui n'est plus donnée, dans laquelle on doit rentrer. Saint François c'est celui qui nous propose véritablement, en étant à l'écoute de l'évangile : on ne vous demande pas de rentrer dans des petites cases, mais Dieu est celui qui vous appelle à devenir saints avec ce que vous êtes. C'est peut-être ici qu'il y a une sainteté déjà, qui est donnée aux laïcs, on n'a pas besoin d'être prêtre, moine, ou évêque. Non, l'idéal de saint François est d'abord de rendre l'évangile à tous les chrétiens, quels qu'ils soient. Et au deuxième point, c'est intéressant avec les mendiants, le mot "minores", les frères mineurs, car François dit que dans la vie chrétienne, ce qui est beau, ce qui est grand, c'est d'accepter de dépendre les uns des autres. La vie chrétienne n'est pas de vivre dans sa petite clôture, avec ses vaches, en vivant du lait et de la viande de ses vaches, utilisant le cuir des vaches pour faire les chaussures. Non, c'est vraiment la dépendance des uns avec les autres. Et une dépendance qui n'est pas uniquement de l'ordre économique, mais aussi de l'ordre du gouvernement et de la manière dont on gère notre vie les uns avec les autres. Il ne s'agit plus de dire : il y a quelqu'un qui est en haut, et vous commandez, le père abbé est le visage du Christ, et vous obéissez, mais dans cet acte charitable, dans ce que l'évangile nous donne de dire, et dans la manière dont le Christ jamais ne nous ordonne quoique ce soit, saint François est celui qui propose. Saint François est celui qui même, se montre faible.
Frères et sœurs, je crois que ce qui est très beau dans cet idéal de vie que saint François nous propose, c'est que cet idéal de vie repose sur la source même de ce qu'est fondamentalement la vie monastique. Je voudrais terminer en lisant quelques extraits de Thomas Merton. Thomas Merton était lui-même cistercien et il connaissait de l'intérieur ce qu'est la vie sous la règle bénédictine. Il écrivait peu de temps avant sa mort : "L'idéal franciscain peut vraiment être considéré comme un retour à la liberté authentique du monachisme primitif. J'émets l'hypothèse personnellement que l'idéal de saint François était plus purement monastique dans le sens original primitif que la vie des grandes communautés bénédictines cisterciennes du treizième siècle, où derrière les murs, tout était parfaitement organisé". Vous voyez comment saint François est celui qui retrouve d'une certaine manière la pureté du sens originel primitif de la vie monastique. Un autre auteur dit aussi : "Je crois que l'intérêt ne réside pas dans le fait de démontrer que l'idéal franciscain n'avait rien d'original, mais de faire remarquer qu'aux yeux de l'historien, il apparaît comme une reprise adaptée au Moyen-Age, du courant monastique". C'est bien cela qui est fondamental chez saint François et dans le courant monastique primitif, qui est de réaliser en commun l'évangile du Christ. Il ne s'agit plus de compartimenter les choses, mais il s'agit de faire éclater ce compartimentage et de dire que l'idéal monastique est pour tout chrétien.
Frères et sœurs, nous pouvons rendre grâces au mouvement franciscain qui a su justement retrouver les racines du véritable idéal monastique qui lui-même plonge ses racines dans l'évangile, et c'est dire comment nous avons chacun et chacune dans cet état d'esprit fraternel qui devrait nous habiter, comment nous avons à partager cet idéal monastique et à nous le donner les uns aux autres comme le bien propre que Dieu nous lègue par la Parole de son Fils.
AMEN