LA SOUFFRANCE ET LA JOIE
Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 2002)
Homélie du Jean-François NOEL
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aint François ne savait pas qu'avec toutes ses improvisations permanentes dans la campagne d'Assise, il aurait une renommée définitive, internationale, universelle aussi grande. Un homme dans lequel tout homme se retrouve et se voit. C'est peut-être pour cela que l'Église en 1987 avait choisi Assise pour réunir toutes les religions, en celle ville où était né le Francesco d'Assisi. Je pense toujours à cette anecdote qui me fait sourire : pendant que nous, les chrétiens, nous essayons de trouver la langue qui pourrait nous aider à prier ensemble, les catholiques, les protestants, les orthodoxes, les arméniens, les maronites, les éthiopiens, et les autres, et qu'on avait été réunis à la cathédrale de saint Ruffin, on s'était à peine entendus pour parler en anglais, pour réciter le Notre Père qu'on a eu un peu de mal à dire, tandis que les hindous séparés des sikhs, les autres hindous étaient dans la basilique supérieure, et que tout le monde se gardait des différentes violences, les indiens fumaient le calumet de la paix près de l'entrée de la basilique supérieure. Et tout ce beau monde a fait une photo magnifique et admirable, saint François devait se tordre de rire en voyant toutes ces couleurs, le safran du Dalaï-lama, le blanc du pape, et les plumes des indiens, sans parler des juifs qui étaient effectivement présents et qui ne manquant pas d'humour, ils avaient décidé de chercher l'endroit de la synagogue à l'époque de saint François. Ils ont trouvé cet endroit qui est d'ailleurs place commune, et ils se sont réunis là, ont ouvert la Thora et ils l'ont commenté. C'était plus simple que toutes les batailles que se donnaient non pas les religions entre elles mais, à l'intérieur de chaque religion, les membres des religions.
Donc, c'était un lieu intense de conflit, mais tous avaient accepté de reconnaître en François un homme de paix, ou du moins d'une paix à conquérir et à gagner. C'est un homme qui a vécu une extrême violence, mais à travers des clowneries graves qui ont parsemé toute l'histoire et les fiorreti qui ont été écrits après. Au fond, on n'a jamais cessé de reprendre cette histoire de François, en se régalant, en s'étonnant de toutes les facettes de sa personnalité. Il est si lumineux qu'il est complet, on trouve en lui tout ce que nous sommes. C'et pour cela que tous les hommes du monde entier qui cherchent la vérité, qui cherchent Dieu, le divin, peuvent se retrouver en François.
Mais François est absolument étourdi d'imprévisible difficile à imaginer. Il a même des violences étonnantes. Je vous rappellerai cette petite anecdote : je le dis autant à vous qu'aux frères. Un pauvre novice était rentré à la suite de saint François, Il aimait beaucoup les livres magnifiques, il avait demandé l'autorisation de garder tous ses livres (chez nous, ce ne serait pas tout à fait pareil, car nous aimons les livres et nous voulons les garder). Sous prétexte de piété, on était donc en train de détourner les frères de l'humilité et de la simplicité de leur vocation. François à qui est adressée la demande de psautier, car enfin ce novice voulait un psautier (pas d'André Gouzes, mais presque !) il sent monter en lui une violente colère, il se raidit, se retient, il voulut être à mille lieues de là, loin du regard de ce frère qui attendait et épiait ses réactions. Soudain, une idée lui jaillit : "Tu veux un psautier, s'écria-t-il ? attends je vais t'en chercher un". Il bondit vers la cuisine de l'ermitage, y entra, plongea la main dans le foyer éteint et en retira une poignée de cendres, revint aussitôt vers le frère : "le voilà ton psautier dit-il, et ce disant, il lui frotta le sommet de la tête avec la cendre". C'est ce qui s'appelle un noviciat, ou je n'y connais rien.
On pourrait lire d'autres extraits de la vie de saint François, où par exemple, sainte Claire qui avait une grande admiration de femme et de sainte pour saint François, réclame de le rencontrer. Il refuse et répond : "cela suffit bien qu'elle prie pour moi, ce n'est pas la peine qu'elle voie mon visage". Il expliquera d'ailleurs plus loin qu'avec la ténèbre qui couvre son visage, il ne voulait pas donner à sainte Claire de quoi obscurcir sa vie.
En fait, le vrai secret et la qualité de l'antienne que nous avons chanté : "que la force brûlante", nous met sur la pite qu'il y a un mélange permanent de vie et de mort, de passion et de résurrection. Cela a l'air léger, mais c'est sanglant. La passion s'entend comme une sourdine à l'intérieur de toute la vie de François L'antienne qui a l'air d'être une hymne très déployée, comme les ailes d'un oiseau qui s'envole dans l'air, laisse entendre comme en arrière-fond le bruit de la croix, de l'agonie, de la mort. C'est un homme en qui s'entend le conflit permanent de la vie et de la mort, il se situe à la frontière même, et il en sera marqué. Il sera marqué de l'agonie et de la passion.
Il est à la fois si léger, qu'il est alourdi de la passion de son Seigneur et de son maître. Ce n'est pas une ambiguïté, ce sont les deux faces de la réalité du salut. Il souffre, c'est une sorte de psautier, il va expliquer après qu'il a tellement peu que ce soit l'occasion de ne pas être pauvre et donc de rater le défi de la pauvreté et du service du Christ. Il souffre tellement en lui de toutes les occasions qu'il sent en lui-même, car pour les dénoncer chez les autres, il faut d'abord les sentir en soi, les occasions qui sont données à l'homme de rater le passage à la suite du Christ. Il a cette impétuosité, cette improvisation, cette légèreté d'esprit qui fait que sans arrêt, il saute. Ses propos sont souvent contradictoires, exagérés, comme les grands voyageurs des frontières. Tout en étant si chrétien, en étant si proche de l'agonie et de la Résurrection, il laisse voir en lui toute la quête fondamentale que chaque homme peut ou doit porter, qui est la quête de la vérité de la vie et de la vie éternelle.
Continuons à nous reconnaître en lui, mais ne faisons pas de lui cet homme stable et fondateur. Il a vécu tant d'humanités à la fois, et elles sont toutes en travail, comme une femme qui accouche, en travail d'accouchement du Fils de Dieu qu'il veut devenir par amour de l'amour de Dieu.
AMEN