LE POIDS DES RICHESSES

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1994)
Homélie du Jean-François NOEL

 

F

rançois a le don de nous faire parcourir une sorte de pâturage où nous pourrions cueillir l'évangile qui vient de naître. Il a une façon de lire l'évangile, non pas qu'il retrouve l'Église pre­mière, mais comme si les mots, l'intensité, le boule­versement de cette bonne nouvelle lui sautaient aux yeux, au cœur, et il s'en trouvait comme renversé en arrière, capable de déplacer les montagnes, comme d'ailleurs le Seigneur le promet à ceux qui ont la foi. Lorsque Innocent III, sa Grandeur, sa sainteté le pape se promenait un jour sur la terrasse de saint Jean de Latran, réfléchissant aux grands problèmes politiques de son temps qui allaient inaugurer le monde dans lequel nous vivons maintenant, il voit apparaître ce petit paysan qui vient d'une contrée très lointaine, avec ses deux grandes oreilles et cet air un peu illu­miné ou ravi qu'il devait avoir, le pape le renvoie à ses pâturages. La nuit suivante, dans son lit, le pape fait un gros rêve que d'ailleurs Giotto rapportera dans la basilique. Il voit ce simple paysan soutenir l'Église qui s'effondre comme une authentique cariatide. C'est pourquoi le lendemain il demandera à recevoir de nouveau François et ses onze compagnons et leur accordera de pouvoir vivre selon cet évangile inno­cent et premier.

François va inaugurer, et c'est ce que le pape a peut-être pressenti, comment un homme est libre et comment un homme est lié. En fait François découvre que l'homme ploie sous la charge de sa richesse. C'est ce qui le rend attaché et dépendant du monde dans lequel il est. Si vous acceptez de vivre pieds nus, de manger les baies sur les chemins, de coucher quand vous le pouvez devant les portes des maisons, de ré­cupérer les croûtes des repas des bourgeois qui ont fait bonne chère dans leur maison, vous serez totale­ment libres. Nos richesses, nos vêtements, nos soucis, notre relation au monde c'est cela qui nous enrichit et nous appauvrit en ce sens que c'est de cela que nous souffrons. Saint François ne souffre pas de ces dépendances au monde car il ne reconnaît aucune relation avec ce monde, si ce n'est d'y reconnaître un chant permanent, le chant de 1'évangile qui com­mence à naître et dont il voudrait être le héraut, le porte-parole, non seulement dans sa voix mais aussi dans son corps et tout son être, lorsqu'il recevra cette identification à son Maître bien-aimé par les stigma­tes, ces souffrances qui marqueront son corps de son amour du Christ.

François explique donc que nous souffrons nous, de nos richesses. Elles nous blessent la peau, ce sont de mauvais stigmates. Et le poids sous lequel nous ployons est justement tout ce que nous emme­nons comme tortures envers ces propres richesses. Je ne peux pas avancer sans cela, sans ces dépendances. Et plus nous dépendons, moins nous avançons et plus nous souffrons de cette dépendance. Peut-être pou­vons-nous, avec François, retrouver l'idée d'un déga­gement, d'une liberté fondamentale par rapport à ce que nous devons au monde. Car nous croyons devoir au monde des choses, mais nous ne devons peut-être qu'au Royaume.

Une autre chose que peut nous enseigner François c'est la confiance absolue qu'il a dans la na­ture humaine. Lorsqu'il impose à "frère âne", à son corps les ascèse qu'il lui imposera jusqu'à la fin de sa vie où il regrettera d'avoir été si dur envers lui, c'est parce qu'il a confiance fondamentalement et non pas mépris de la nature humaine mais c'est qu'il a confiance que l'homme possède en lui toutes les vraies richesses, toutes les potentialités suffisantes et qu'il n'a pas besoin de se charger de l'extérieur pour combler ce qui lui manque. François nous met sur l'idée que tout homme est insatisfait et pauvre en lui-même, mais qu'il peut trouver en lui, lorsqu'il accepte d'être dépouillé, tout ce qui le comblera totalement et au-delà de toute mesure.

Que ces quelques mots qui ont produit une telle révolution dans la vie de l'Église et qui conti­nuent encore à marquer fondamentalement, non seu­lement l'esprit des chrétiens mais aussi l'esprit des non-chrétiens, que cette figure de saint François nous aide à devenir des êtres libres, des êtres véritablement pauvres donc riches de Dieu. Et que nous puissions ainsi témoigner à la face du monde de la fraîcheur à jamais éternelle de l'évangile.

 

AMEN