LE LANGAGE DU CŒUR

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1993)
Homélie du Jean-François NOEL

 

O

n a tant écrit sur saint François ... Pourtant tous ces mots n'ont jamais réussi à alourdir cette figure du Moyen-Age qui, aujourd'hui encore, montre, par sa légèreté, par sa douceur, par sa fraîcheur, comment un homme qui est saisi par l'évangile peut en témoigner à ceux qui l'entourent. Et cette chose est si extraordinaire et si simple à la fois que non seulement elle a donné naissance à ce qu'on a nommé "l'esprit franciscain", mais d'autres peuvent aussi se réclamer de cet esprit-là, mais aussi à des mouvements artistiques, à des mouvements d'archi­tecture. Et finalement François est à l'origine d'une révolution complète dans l'histoire de notre Occident.

Il a peu écrit, et si l'on écrit beaucoup sur lui, on est embêté de ne pas retrouver dans ses propres écrits cette fraîcheur que pourtant la tradition nous renvoie et nous renvoie intacte. Par exemple, per­sonne ne sait ce qu'il a dit aux oiseaux et personne ne le saura jamais puisque ces mots-là n'appartiennent pas à des livres mais à l'instant d'un cœur si enflammé d'amour qu'il lance ces mots comme des oiseaux dans le ciel. Saint François, amateur de cette rencontre des autres, puisqu'il a rassemblé autour de lui si facile­ment des frères et des sœurs qui le suivaient sans doute aimantés par ce charisme inouï, a eu du mal à rédiger cette Règle que le Pape lui réclamait pour donner une sorte de squelette à cet ordre nouveau alors que François ne voulait pas d'ordre mais plutôt ce désordre amoureux de l'évangile, cette improvisa­tion permanente, la façon font un homme doit, à tout moment, répondre, reprendre sur lui pour répondre à l'évangile qui ne rentre pas dans des catégories.

Une des plus belles anecdotes sur saint Fran­çois que j'aime se situe alors qu'ils sont encore à la Portioncule, en bas dans la vallée, au milieu de ses frères dans cette cabane, apparemment circulaire d'après les Fioretti. La veille, il leur avait demandé de jeûner, comme il le leur demandait souvent. Et dans la nuit, un frère gémit, gémit, gémit et dit "J'ai faim !" François entend ce cri de son frère, réveille toute la troupe et prépare un festin, avec je ne sais quoi d'ail­leurs. Imaginons qu'il a trouvé facilement de quoi nourrir ses frères qui devaient tous réclamer de quoi manger. Ce changement de programme en pleine nuit, contraire à tous les ordres cisterciens, tous les ordres bénédictins, fait de saint François une figure inimita­ble.

Ce qui rend François si attachant c'est qu'il parle le langage universel de la simplicité. Et je crois que c'est en cela que François a rejoint, j'allais dire au plus bas mais finalement au plus haut de l'évangile, le Seigneur Lui-même. Ce n'est pas sa personnalité qui s'est ajoutée à l'évangile, l'incarnant comme de nom­breux saints dans l'Église qui nous ont transmis leur propre réflexion, balisant notre propre pensée d'au­jourd'hui. Saint François s'est rendu transparent pour qu'à travers lui nous lisions l'évangile tout cru, comme sorti de la bouche du Seigneur, son maître bien-aimé. Et c'était si simple pour lui de recevoir cet évangile que ceux qui l'entouraient lisaient, à travers le corps, l'âme, la joie de François, l'évangile qu'ils comprenaient ainsi. Étonnant comme un homme a pu se rendre si transparent que l'évangile, qui certes est simple mais que nous l'abordons par des chemins si compliqués, transparaissait à travers sa personne. Ce langage universel de la simplicité, saint François nous le transmet. Il disait qu'il préférait vendre les livres, les missels pas exemple, pour nourrir ses frères ou pour donner de l'argent à un pauvre. Le seul livre qu'il réclamait qu'on gardât dans les tentes était l'évangile. Souvent il a vendu les missels qu'on lui avait donnés. C'était peut-être parce qu'il lisait dans les livres de la nature les choses que les autres n'avaient pas encore lu et qu'un homme comme Rousseau va caricaturer (je pense que Rousseau est l'anti-François d'Assise), cette présence si naturelle de Dieu dans le monde il l'avait compris, il l'avait deviné, il était comme en harmonie avec cette présence.

C'est pour cela que Giotto qui décrit si facilement et si bien François met dans ses peintures, ses fresques, des gestes de la vie, des oiseaux, des rochers, des ruisseaux parce qu'à travers François on avait découvert que Dieu est réellement présent. On avait quitté un peu les lourdes dorures byzantines, les grands cadres un peu figés des personnages hiératiques de Byzance pour découvrir que dans le geste simple, quotidien, d'une ville, d'une campagne ou d'un village qui s'avance sur une ville comme Arezzo, on découvrait tout l'évangile déjà écrit. Com­bien de fois François s'est retourné vers cette nature pour y lire cette découverte simple de Dieu qui est présent et qui y a inscrit sa trace ses vestiges comme avait dit saint Augustin en son temps. Ce n'est pas le patron des écologistes comme on voudrait bien le dire maintenant. C'est un homme qui a su allier culture et monde. Il n'a pas renié la culture pour le monde, il a su les marier, les épouser fortement. C'est pourquoi encore aujourd'hui il est vénéré, universellement connu parce qu'il parle le langage du cœur, non pas le langage de son cœur mais du cœur du Bien-Aimé qu'il a entendu venir sur les collines d'Assise.

 

 

AMEN