MOURIR D'AMOUR

Ga 6, 15-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

V

oici les premiers mots d'une lettre que saint François d'Assise a adressée à tous les fidè­les de l'Église : "A tous les chrétiens, reli­gieux, clercs et laïcs, hommes et femmes, à tous ceux qui habitent le monde entier, le frère François, leur serviteur et leur sujet, hommage et respect, vraie paix du ciel et sincère charité dans le Christ !"

Ce que saint François voulait confier à ses frères dans la foi dépasse donc ses frères franciscains et dépasse aussi les fidèles de l'époque du treizième siècle et s'adresse directement aujourd'hui encore à chacun d'entre nous. Dans cette lettre, je ne relève que quelques aspects : "Qu'ils sont heureux et bénis ceux qui aiment le Seigneur et font ce qu'Il dit Lui-même dans l'évangile : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et ton prochain comme toi-même !" C'est la loi fondamentale de l'évangile, c'est le message parfait du Christ. Mais ce qui est intéressant ce sont les deux notes qui suivent immédiatement cet appel à l'amour que saint François n'a pas inventé, bien sûr, mais qu'il a recueilli dans l'évangile et qu'il a laissé grandir et fructifier dans sa propre vie. Immédiatement après cet appel à l'amour de Dieu et des autres, il dit : "Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité" Aimons donc Dieu et aimons donc les autres." Il n'y a pas d'amour véritable sans adoration en esprit et en vérité. Aimons notre prochain comme nous-mêmes, faisons de dignes fruits de pénitence. Il n'y a pas d'amour de Dieu et des autres sans pénitence.

Je crois que ceci illustre très bien et va nous permettre de méditer sur ce que nous avons chanté comme refrain du psaume et qui est un texte de saint François lui-même : "Que la force brûlante de Ton amour prenne possession de mon âme, afin que je meure par amour de Ton amour. La première partie de cette antienne c'est l'adoration et la seconde évo­que la pénitence, la mort".

"Que la force brûlante de Ton amour prenne possession de mon âme !" Comment cela peut-il se faire ? Sûrement pas en l'air, sûrement pas de façon abstraite, même si elle est sincère, mais dans un état, dans une attitude qui doit être caractéristique et per­manente du croyant, c'est l'adoration. Dieu remplit le cœur du croyant lorsque le cœur du croyant est tota­lement ouvert à Dieu. C'est cela l'adoration. L'adora­tion n'est pas une activité réservée aux moines ou aux religieuses, Dieu merci. Elle est une caractéristique même des chrétiens. C'est pourquoi le Christ dira à la samaritaine, quand elle va entrer dans la foi baptis­male, dans la foi de l'eau vive : "Il faut adorer en es­prit et en vérité !" L'adoration c'est la disponibilité totale de tout notre être, de toute notre vie avec ses circonstances, ses états, ses problèmes, ses pesanteurs, à la présence de Dieu en tant que Dieu, c'est-à-dire l'absolu. Dieu est Dieu. Dieu est Créateur, Dieu est Sauveur, Dieu est amour, Dieu est Tout-Puissant. Je suis créature, et saint François nous le rappellera ma­gnifiquement dans son Cantique des créatures, et donc je ne vis que par Dieu. Et la réponse qui n'est ni de mots ni d'actes, la réponse à cet absolu de Dieu qui me fait vivre, c'est mon adoration. La totalité de ce que je suis est disposée, est disponible à Lui. Et c'est ainsi que se crée cette communication ou plus exac­tement cette communion entre l'amour de Dieu et tout ce que je suis. Il n'y a pas de possibilité d'aimer Dieu ni d'aimer les autres de l'amour même de Dieu sans cette disposition permanente d'adoration. Mais celle-ci ne peut être acquise, souvent lentement en tout cas très difficilement, que si chacun prend le temps de l'adoration. saint François n'a rien fait d'autre dans sa vie que d'être un adorateur en esprit et en vérité. Il a parcouru l'Italie et d'autres régions il a fondé des communautés, il a prêché, mais tout ceci c'était à l'in­térieur d'une disposition permanente de la créature qu'il était devant son Seigneur. Mais François passait aussi de très longues heures à ne rien faire devant le crucifix de saint Damien ou devant la présence du Christ ou simplement quand il circulait dans les champs et les collines de l'Ombrie. Alors si nous voulons vivre de cet amour de Dieu pour nous, si nous voulons vivre de cet amour de Dieu pour le pro­chain qui doit passer par nous, à nous de savoir culti­ver en nous, développer en nous cet état d'adoration. Mais il ne peut s'acquérir que dans des moments ef­fectifs d'adoration, d'amour affectif de Dieu et des autres.

Et le deuxième point : "Afin que je meure par amour de Ton amour !" Cela c'est l'aspect de la péni­tence. L'amour de Dieu a un aspect pénitentiel c'est-à-dire de don total et sans calcul. C'est d'ailleurs cela même l'offrande de la mort du Christ sur la croix, sa souffrance, sa dépossession, son abandon de tous les hommes et même cette impression d'avoir été aban­donné par le Père quand Il était au plus haut de sa douleur et du don qu'Il devait faire.

Le Christ est mort par amour de notre amour. Et bien la pénitence, le terme est peut-être un peu désuet, la pénitence c'est cette disposition, cette ac­ceptation de mourir à nous-mêmes, à tout ce qui n'est pas de Dieu, tout ce qui n'est pas du message de l'évangile pour que cet amour qui vient de Dieu puisse nous permettre d'aimer les autres. Il y a un lien intrin­sèque, un lien immédiat et qui d'ailleurs qualifie et authentifie l'adoration par rapport à la pénitence et la pénitence par rapport à l'adoration. Il n'y a pas de pénitence sans une certaine austérité de vie et il n'y a pas d'austérité, de pénitence vraie, sans l'adoration. Autrement on tombe dans le spiritualisme d'un côté et dans le moralisme de l'autre, deux choses qui sont des excès et qui n'ont pas d'intérêt. Cette pénitence c'est notre disposition, parce que nous sommes devant Dieu, parce que nous sommes amoureux de Dieu et donc amoureux des autres, à nous laisser, par cet amour même de Dieu et des autres, nous déposséder de ce qui n'est pas le Royaume de Dieu, de toutes ces pesanteurs qui nous alourdissent, qui nous empêchent de vivre de façon "aussi légère" que saint François. Quand je dis "aussi légère" je ne veux pas dire facile ou aisée.

Alors demandons, par l'intercession de saint François d'Assise, de devenir vraiment de ces messa­gers de l'amour de Dieu et de l'amour des autres car ce n'est qu'un seul amour.

Mais demandons-lui aussi la force d'en pren­dre le chemin et de marcher avec nos deux pieds dans cette voie de 1'amour. Autrement nous sommes des claudiquons nous boitons et nous n'avançons pas. Les deux pieds de cet amour de Dieu ce sont donc l'ado­ration et la pénitence, cet abandon de soi-même pour Lui et pour les autres.

"Que la force brûlante de Ton amour prenne possession de mon âme, afin que je meure par amour de Ton amour, comme Tu as voulu mourir par amour de mon amour".

 

AMEN