LA SOUPLESSE DU COEUR
Ga 6, 14-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e personnage de saint François nous apparaît dans l'histoire comme quelqu'un qui est arrivé presqu'à l'improviste. Il était trouvère, troubadour, il aimait la belle vie, les beaux costumes, le bon vin, les belles chansons. Par conséquent il était fait pour passer dans l'histoire sans y laisser de traces, simple ment après avoir poussé quelques chansons. Et curieusement, presqu'à son insu, on pourrait même dire contre son gré, François d'Assise est non seulement entré dans l'histoire mais dans l'histoire de l'Église, dans l'histoire du Royaume de Dieu.
Celui dont on pensait à Assise qu'il était juste bon à faire piou-piou avec sa guitare est devenu celui qui a transformé assez profondément l'Église du Moyen-âge. Là encore, il ne l'a pas voulu. Ce qu'il voulait c'est simplement que tous ceux qui étaient touchés par la même grâce que lui, la vivent avec la même liberté. Mais si tout le monde était franciscain, dans l'Église, ce serait un peu une bande dessinée permanente du style Gaston Lagaffe. C'est-à-dire une sorte d'improvisation permanente, quelque chose de très beau, de très généreux mais en même temps peut-être à la limite, à certains moments très difficile à supporter ou à vivre.
Cela dit c'est comme cela que saint François d'Assise a vécu. C'est comme cela qu'il a invité des compagnons à vivre. Et l'on ne peut pas s'empêcher de penser que lorsque saint Bonaventure a voulu mettre un peu d'ordre là-dedans, il a assez notablement trahi l'esprit de François. Il a transformé les Franciscains en Conventuels, il a copié la structure de l'ordre franciscains sur celle des Dominicains. C'est vrai qu'il y avait eu un certain nombre de déviations surtout dans le sud de l'Italie, mais à partir de là l'ordre franciscain s'est considérablement assagi. Et c'est sans doute la raison pour laquelle lorsqu'on avait demandé à saint François d'écrire une règle, il a essayé trois fois mais il a chaque fois déchiré le papier en disant que cela ne servait à rien et que cela n'irait jamais bien loin.
Que veut dire tout cela ? Il est certain que saint François a révélé à l'Église elle -même, au cours du Moyen-âge un nouveau visage de la sainteté. Quand on regarde les vies de saints entre l'époque carolingienne (neuvième siècle) et saint François d'Assise, elles sont toutes bâties sur le même modèle. Quand vous en avez lu une, vous savez à peu près ce que seront toutes les autres. Certes il y a eu quelques exceptions, mais en général, la sainteté, à cette époque-là est d'un stéréotype presque lassant. Ou bien vous êtes évêque, ou bien vous êtes une sainte femme recluse dans un couvent et surtout vous n'en sortez pas, ou bien vous êtes un chevalier qui a mérité des galons en allant à la Croisade. Ce sont les grands modèles de société, et de société avec Dieu, donc de sainteté qui étaient alors proposés. En face de cette société très stéréotypée, très construite, très bien bâtie, incarnée d'une certaine manière par les grands papes de la Réforme grégorienne, il est certain que saint François a promu un autre type de sainteté qui prend un visage singulier, un visage personnel.
La sainteté n'est plus la conformation de soi-même à un certain type idéal ou héros, mais la sainteté devient, tout d'un coup, la présence de Dieu au milieu d'une personnalité qui est telle qu'elle est. Si l'on est jongleur, c'est jongleur, si l'on est troubadour, c'est troubadour, si on est seigneur, c'est seigneur, si on est prêtre, c'est prêtre. Mais de toute façon, ce n'est plus la configuration à une sorte de prototype social, ce que l'on attend de telle personne, qui devient le critère de la sainteté. C'est plutôt cette souplesse cette initiative de la générosité de Dieu dans le cœur des saints qui est manifestée à travers la variété des personnalités, des tempéraments ou des gens qui deviennent ainsi des témoins de cet amour de Dieu.
Vous comprenez pourquoi la sainteté de saint François a eu une très grande durée dans toute l'Église et continue encore aujourd'hui plus encore qu'auparavant à exercer une véritable fascination. Saint François est sans doute un des hommes qui a marqué très profondément l'histoire de l'Occident car il nous a fait comprendre qu'être saint c'était aimer Dieu personnellement, c'est-à-dire avec toutes les données concrètes et singulières de sa personnalité et de son histoire. C'est pour cela que celui qui apparemment était fait pour être une sorte de marginal, une sorte de chanteur, de bateleur, est devenu le centre même de toute l'histoire de la spiritualité en Occident. Il nous a fait comprendre, il nous a manifesté mieux que quiconque, à sa manière, comment Dieu voulait que nous soyons des saints non pas selon des modèles préétablis ce n'est pas la sainteté sur logiciel, mais la sainteté selon la personnalité de chacun.
Confions notre sainteté à l'intercession de François. Ne visons pas une sainteté préfabriquée, une sainteté de prêt à porter. Que ce soit le rayonnement de la singularité de l'amour de Dieu pour chacun à travers la singularité qu'il nous a donné d'être.
AMEN