LIBERTÉ DU CŒUR

Ga 6, 14-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

urieuse obsession de la pauvreté chez Fran­çois d'Assise. Un jour qu'il revenait aux er­mitages de la Portioncule, François entend un frère dire à un autre frère, en parlant de la cellule de François : "N'y rentre pas ! C'est celle de François, c'est là qu'il a l'habitude de se reposer !" Aussitôt François décida subitement, comme cela lui arrive souvent dans sa vie, de changer de cellule. Si on commençait à dire qu'il avait une cellule, c'est qu'il possédait quelque chose et il voulait obstinément ne rien avoir.

De même un autre jour, alors qu'il confec­tionnait avec un certain art et un certain plaisir un petit coffret en bois que les frères admiraient, voyant l'admiration de ses frères pour ce coffret il le jeta im­médiatement au feu, craignant que ce coffret en bois ne les empêche d'atteindre l'essentiel.

Ces deux histoires montrent bien la naïveté et en même temps l'obsession permanente que rien n'ar­rête ce que Dieu doit donner. Il me semble que lors­qu'on parle de François et lorsqu'on parle de joie, d'humilité, de simplicité, tout cela est vrai, mais il faut seulement ajouter le mot d'obstination. François a découvert que l'amour de Dieu n'a rien à voir avec l'amour humain. Je vais tenter de m'expliquer.

Quand on aime quelqu'un, ce peut être sans raison ou la raison est simplement le fait qu'il nous plaise. L'amour qu'on a pour l'autre tient à des choses difficiles à dire à un plaisir de sa présence. Il est vrai que nous imaginons souvent que les sentiments que nous éprouvons dans l'amour, il suffirait de les subli­mer, de les porter à leur plus haut point, pour décou­vrir l'amour de Dieu. Comme s'il suffisait de décou­vrir ce qu'est Dieu pour que nous puissions exalter naturellement. Je crois que l'amour de Dieu n'a rien à voir avec l'amour humain, même si l'amour humain est un reflet de l'amour de Dieu. L'amour de Dieu n'est pas sur le même mode que l'amour humain parce qu'il a comme unique référence Dieu aimant le pre­mier. C'est-à-dire que l'amour vient du cœur de Dieu et non pas du cœur de l'homme. Et nous aurions pu su­blimer au plus haut point, avec la plus grande énergie tout ce que nous connaissons de l'amour, nous ne vi­vrions pas l'amour tel que Dieu veut que nous le vi­vions, comme don de son cœur.

C'est ainsi que François se pose comme pau­vre en amour, comme pauvre par rapport aux biens évidemment, mais aussi comme pauvre en amour par rapport à son propre cœur, découvrant, jour après jour, son incapacité radicale, totale, à aimer Dieu. Et en même temps, il découvre que tout, même la vie terrestre, peut être baigné de cet amour divin qui est une surnature, qui appartient au mode même de Dieu et qui, partant du cœur de Dieu, touche chaque cœur d'homme et inonde d'un amour total et définitif ceux qui se sont laissé toucher. Cette obstination de Fran­çois à recevoir, à se situer devant Dieu comme celui qui a tout à recevoir, c'est peut-être une des marques de sa sainteté que d'avoir été si têtu, si obstiné, si te­nace, si persévérant dans la demande. La seule façon que notre demande soit ainsi reçue, c'est qu'il n'y ait dans notre cœur aucune richesse accumulée qui em­pêche notre demande d'être pure, d'être vraie, d'être un vrai désir. Mais quand nous disons à Dieu que nous l'aimons, nous ne pouvons qu'ajouter que nous lui rendons grâces pour ce que nous venons de dire, ainsi que le dit le psaume : "Béni le Seigneur, ô mon âme, n'oublie aucun de ses bienfaits !" "N'oublie au­cun de ses bienfaits !" ce qui veut dire que la béné­diction que mon âme va te porter, elle aussi vient de Toi, ne peut venir que de Toi, et qu'elle ne peut partir et s'enraciner que parce que Tu es là, en face de moi. Je crois qu'en trouvant en nous ne serait-ce qu'une trace d'obstination, d'entêtement nous pourrions ap­prendre à être pauvre, apprendre à recevoir, à nous poser devant Dieu, devant son ineffable vie, en son corps et en son sang, afin de réclamer ce dont nous avons radicalement besoin, parce que nous n'avons rien d'autre, à réclamer son amour.

 

AMEN