LA JOIE DE FRANÇOIS D'ASSISE

Ga 6, 14-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Béni sois-tu Seigneur …

I

 

l est difficile de parler de la personnalité de saint François d'Assise tellement elle est merveilleuse, tellement cet être exceptionnel a représenté, non seulement pour ses contemporains mais pour tous les siècles chrétiens qui l'ont suivi, une lumière, une joie inexprimable. Je crois que c'est effectivement la joie, cette exultation, cette louange incessante sortant de la bouche de saint François, qui est la première et la plus visible des caractéristiques de sa personnalité spirituelle. Nous avons tous dans le cœur et dans les oreilles ce texte admirable du Cantique des créatures où François répète : "Loué sois-Tu, Seigneur, pour messire Soleil ! Loué sois-Tu pour frère Feu ! Loué sois-Tu, pour sœur la Lune et les étoiles, pour sœur eau qui est chaste et pure !"

Nous ne devons pas oublier pour autant que Saint François a terriblement souffert au cours de sa vie, souffert dans son corps, dans sa chair à cause de cette santé fragile qui était la sienne et de plus en plus délabrée au point que ces douleurs étaient intolérables, notamment ces douleurs des yeux. La lumière du soleil, la lumière du jour lui transperçait le crâne, et pour essayer de lui guérir les yeux, on est allé jusqu'à lui appliquer le fer rougi sur les tempes, selon les méthodes un peu barbares de la médecine de son temps. On devait lui mettre constamment un voile sur les veux pour éviter que la lumière du soleil, ou même d'une bougie ne vienne le blesser. De plus, les douleurs de toutes sortes dans son corps, douleurs qui venaient de ces macérations, de ces jeûnes, de ces pénitences que François s'infligeait sans cesse.

Alors la joie de saint François n'est pas simplement l'admiration béate devant les beautés de la nature, joie qui se complaît à regarder voler les petits oiseaux et nager les poissons. Mais pas davantage les souffrances de saint François ne sont complaisance dans cette souffrance par une sorte de masochisme ou une volonté de se faire mal pour le plaisir, une sorte de manière de se briser le corps ou la volonté comme on se l'imaginerait quelquefois des macérations que s'imposent les mystiques et ascètes. Le mystère de François c'est que ces souffrances et cette joie coïncident. C'est là que la sainteté de François ne peut pas nous être proposée comme un exemple, car elle est inimitable. Mais elle est certainement une lumière qui nous indique ce qu'est la véritable sainteté chrétienne, et par conséquent sinon ce que nous pouvons arriver à vivre nous-mêmes, du moins ce vers quoi devrait être tendu notre désir.

Saint François a chanté : "Loué sois-Tu pour messire soleil" au moment où il ne pouvait pas voir la lumière du soleil, parce qu'elle ne lui était pas supportable. Il a chanté : "Loué sois-Tu pour notre sœur la mort corporelle !" au moment où, brisé de douleurs et de souffrances, il sentait cette mort venir vers lui. Saint François a réellement aimé le soleil au moment même où la lumière du soleil le faisait horriblement souffrir. Saint François a réellement aimé la mort au moment où elle était toute proche de lui et où elle allait écraser cette vie qu'il avait pourtant tellement aimée, cette vie tellement joyeuse qu'il n'avait cessé de chanter, Cela veut dire que le chant de louange de saint François s'étend à toutes les réalités, même les plus abruptes, les plus dures, même celles qui semblent, à certains moments, nous écraser, parce que son amour du Seigneur était tellement fort qu'il voyait, dans la lumière de l'amour, toutes les réalités créées, tous les événements, tout ce qui se passait, même ce qui, au premier abord et au niveau de la sensibilité, était pour lui souffrance et douleur. Ce n'est donc pas complaisance dans la souffrance, mais c'est une puissance d'amour venue de Dieu, tellement forte que tout était vu au niveau de l'amour, et par conséquent, tout devenait lieu de louange et d'exultation.

La joie de saint François n'est pas une joie artificiellement plaquée sur sa souffrance. La joie de saint François est une joie plus radicale, plus profonde que sa souffrance parce que son amour était assez fort pour lui faire lire la présence de Dieu même "en dessous" de ce qui l'écrasait, de ce qui brisait son cœur ou son corps. C'est l'explication de cette parole étrange de François disant à ses disciples que la joie parfaite c'est quand on arrive au monastère de son dehors comme un mendiant. Cette joie parfaite dont parle saint François ce n'est pas complaisance à être rejeté, ce n'est pas plaisir à se trouver dans le froid et dans la neige. C'est un amour assez grand pour être plus fort que cette expérience douloureuse d'être rejeté par les siens, de ne pas être reconnu par ceux qu'on aime.

L'amour est pour saint François, une réalité tellement concrète, tellement expérimentale, tellement vécue à tout instant dans son intensité, qu'il est réellement plus fort que tout ce qui peut lui arriver, quelle que soit la dureté morale ou physique de ce qu'il subit.

Je sais bien qu'aucun d'entre nous n'est capable d'avoir assez d'amour dans le cœur pour vivre cela comme saint François l'a vécu. Le Seigneur qui est miséricordieux ne nous le demande peut-être pas, mais cela doit nous aider à comprendre ou est le message de l'évangile, quelle est la vérité que le Christ a voulu nous transmettre, quel est ce que le Christ Lui-même a vécu sur la croix. Car sur la croix le Christ était lui aussi écrasé de souffrances physiques, dans un corps déchiré, lacéré, réduit à l'état de loque humaine. Jésus sur la croix était aussi dans la souffrance morale la plus terrible, non seulement abandonné de tous les siens, mais voyant de ses veux l'accumulation du péché des hommes, l'accumulation de toute cette indifférence, de toute cette haine, de tout cet égoïsme, de tout ce refus d'amour. C'est cela, que le Christ a vécu sur la croix, et pourtant, au même moment, Il sauvait le monde par un amour et une joie plus forte que cette souffrance terrible qu'Il éprouvait.

Saint François est le disciple du Christ qui, à vues humaines, s'est approché le plus de l'expérience même de Jésus-Christ, car la force brûlante de cet amour a rempli si profondément son cœur qu'il a, comme le Christ, vécu le caractère triomphant de l'amour qui, dans la plus grande détresse et la plus grande déréliction, est réellement plus fort que cette détresse et cette déréliction. Et ce n'est pas de l'imagination, ce ne sont pas de belles paroles, ce n'est pas un rêve puisqu'il l'a vécu. Ce que le Christ a vécu, nous pourrions nous dire : il était Dieu en étant réellement homme, et par conséquent il y avait en lui quelque chose d'exceptionnel à quoi nous ne pouvons pas prétendre, mais saint François était un homme comme vous et moi, plein de défauts et de passions, et l'histoire de sa vie nous le fait bien voir. L'amour est donc possible puisque saint François en a vécu jusque-là. Alors, même si nous n'en sommes pas capables, sachons que cela existe que cela nous est promis, que cela nous est ouvert et que, si peu que ce soit, nous pouvons réellement, en toute confiance, marcher vers cet amour, marcher sur ce chemin d'amour ou, petit à petit, le Seigneur nous guidera et nous permettra d'expérimenter qu'il est possible d'aimer toujours davantage, jusqu'à ce que cet amour soit, en nous victorieux, pas à pas, péniblement, lentement et humblement mais réellement, de tous nos défauts, de tous nos péchés et aussi de toutes nos épreuves, de toutes nos souffrances, et finalement de notre mort.

C'est vrai ! un jour nous serons avec le Christ et avec saint François et nous pourrons chanter ce même cantique, en toute vérité : Loué sois-Tu, Seigneur, aussi bien pour le soleil, aussi bien pour toute souffrance, aussi bien pour notre sœur la mort ! Loué sois-Tu pour toute chose car tout est chemin d'amour, tout est expérience d'amour, et tout peut se résoudre dans cette victoire de l'amour triomphant.

 

AMEN