SAINT FRANÇOIS ET LA PAUVRETÉ
Ga 6, 14-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Fleur fragile de la pauvreté
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n ne peut pas parler de saint François sans évoquer la "sainte pauvreté" qui a été véritablement le centre du cœur de saint François "sa dame" comme il aimait l'appeler. Il s'agit d'une pauvreté bien réelle et bien concrète, d'une pauvreté matérielle d'abord, d'un véritable dépouillement de tous les biens terrestres. Et pourtant ce serait une erreur profonde de ne penser à cette pauvreté de saint François que comme une ascèse, une sorte d'attitude négative dans laquelle on restreint tout ce qui est de ce monde et de l'usage de ce monde pour se replier à l'écart de toutes les tentations, de toutes les richesses. Rien n'est plus étranger à saint François que cette manière négative de voir les choses et, en particulier, de vois la pauvreté.
Si nous voulons comprendre la pauvreté de saint François et illustrer cette compréhension de quelques paroles ou de quelques traits de la vie de saint François, il faut comprendre que cette pauvreté est d'abord une pauvreté joyeuse. Non pas une pauvreté triste, renfrognée, plaintive, où l'on fait une triste figure mais une pauvreté qui va de pair avec l'allégresse, avec l'exultation du cœur. Voici, par exemple, comment un jour, Frère François et Frère Macé étaient parvenus très affamés dans un village et ils allèrent, selon la Règle, mendier du pain pour l'amour de Dieu, frère François dans un quartier et Frère Macé dans un autre. Et comme François était un homme d'aspect méprisable et petit de taille et qu'il passait pour ce motif pour un vil petit pauvre auprès de qui ne le connaissait pas, il ne recueillit que quelques bouchées et des restes de pain sec. Frère Macé, parce qu'il était un homme grand et de belle prestance reçut beaucoup de grands et beaux morceaux et des pains entiers. Ils se rejoignirent hors du village auprès d'une belle fontaine et à côté d'une belle pierre large sur laquelle chacun d'eux posa toutes les aumônes qu'il avait mendiées. Frère François voyant que les morceaux de pain de frère Macé étaient plus nombreux et plus grands que les siens, témoigna une grande allégresse et il parla ainsi : "O frère Macé, nous ne sommes pas dignes d'un aussi grand trésor que celui-là !" Et comme il répétait plusieurs fois ces paroles, frère Macé répondit : "Père bien-aimé, comment peut-on parler de trésor là où il y a tant de pauvreté et où il manque tout ce qui est nécessaire ? Ici, il n'y a ni nappe, ni couteau, ni tranchoir, ni écuelle ni maison, ni table, ni serviteur, ni servante." Et Saint François dit alors : "C'est précisément cela que je tiens pour un grand trésor, qu'il n'y ait rien de préparé par l'industrie humaine, mais ce qui est ici est préparé par la divine Providence comme on le voit manifestement dans ce pain mendié, dans cette table qui est si belle et cette fontaine si limpide. Aussi je veux que nous priions Dieu de nous faire aimer de tout notre cœur le trésor si noble de la sainte pauvreté qui a Dieu pour serviteur."
Là je crois, nous approchons le secret le plus profond de cette pauvreté joyeuse de saint François. C'est que cette pauvreté positive est remplie d'allégresse parce que cette pauvreté est remplie de la présence du Seigneur. Elle est un don de Dieu : c'est Dieu qui est le serviteur qui a donné à François et à Frère Macé ce peu de pain. Et cette sainte pauvreté est aussi étroitement liée au Christ Lui-même et elle nous permet de le toucher. En effet, après saint François exhorte son compagnon en lui disant : "O Compagnon bien-aimé, allons vers saint Pierre et saint Paul (ils sont allés à Rome) et prions-les de nous enseigner et de nous aider à posséder le trésor infini de la très sainte pauvreté, car c'est elle qui est cette vertu du ciel par laquelle toutes les choses de la terre, toutes les choses transitoires sont foulées, par laquelle tous les obstacles sont abattus devant l'âme pour qu'elle puisse s'unir librement au Dieu éternel. Et pourquoi cela ? C'est elle qui accompagna le Christ sur la croix, elle qui fut ensevelie avec le Christ, elle qui ressuscita avec le Christ, elle qui monta au ciel avec le Christ, elle aussi qui, dès cette vie accorde aux âmes qui s'énamourent d'elle, le pouvoir de s'envoler au ciel parce qu'elle est la garde des âmes de la vraie humilité et de la charité."
Par la pauvreté donc, c'est Jésus Lui-même, Jésus dans sa croix mais aussi Jésus dans sa résurrection et dans son exaltation au ciel que saint François rencontre, parce que cette pauvreté, si elle est dépouillement matériel, concret, est d'abord dépouillement du cœur. Dépouillement du cœur pour aller plus droit, plus directement à Celui qui est le seul trésor, Celui qui est le bien-aimé et qui peut remplir le cœur de cette joie et de cette allégresse parce que, à ce moment-là, tout est don de Dieu. Et c'est pourquoi la pauvreté de saint François est une pauvreté libre. Nous le voyons par la manière avec laquelle saint François savait en user avec une très grande liberté. En effet, saint François aimait beaucoup sainte Claire à qui il avait donné l'habit, à qui il avait coupé les cheveux pour qu'elle devienne moniale et qu'elle prie pour le pardon des péchés et la conversion de tous les hommes. Et sainte Claire désirait beaucoup prendre un repas avec saint François qu'elle aimait profondément. Voilà un désir bien humain, bien affectif et assez beau. Mais saint François ne voulait pas de peur que ce soit effectivement trop charnel et trop humain. "Or voilà que quand saint François venait à Assise, il visitait souvent sainte Claire et lui donnait de saints enseignements mais jamais il ne voulait lui donner la consolation de prendre son repas une fois avec lui bien qu'elle l'en priât souvent. Mais les compagnons voyant le désir de sainte Claire dirent à François : "Père, il nous semble que cette rigueur n'est pas selon la divine charité de ne pas vouloir exaucer Sainte Claire, vierge si sainte et aimée de Dieu dans une chose aussi petite que de manger avec toi. Surtout si tu considères qu'à ta prédication elle a abandonné les richesses et les pompes du monde. En vérité, si elle te demandait une faveur encore plus grande que celle-là, tu devrais l'accorder à ta petite plante spirituelle." Alors François répondit : "Vous semble-t-il que je doive l'exaucer ?" Et ses compagnons : "Oui, Père, c'est une chose juste que tu lui accordes cette consolation." François dit alors : "Puisqu'il vous le semble il me le semble aussi. Mais pour qu'elle soit plus consolée encore je veux que ce repas se fasse à Sainte Marie des Anges parce qu'il y a longtemps qu'elle est recluse à Saint Damien. Cela lui sera une joie pour son âme de revoir un peu Sainte Marie où elle eut les cheveux coupés et fut faite épouse de Jésus-Christ. Nous y mangerons ensemble au nom de Dieu." Et le jour choisi étant arrivé, Claire sort de son monastère avec une compagne, escortée par deux compagnons que saint François lui a envoyés. Pendant ce temps, François préparait la table à même la terre comme il y était accoutumé. L'heure du repas venue François et Claire, le compagnon de saint François et la compagne desSainte Claire, puis tous les autres compagnons prirent place à table. Au premier mets, François commença à parler de Dieu avec tant de suavité, tant d'élévation, si merveilleusement qu'ils furent tous ravis en Dieu et restèrent tout le repas en extase à prier tant et si bien qu'à la fin du repas ils sont tellement rassasiés de la grâce de Dieu qu'ils ne se soucient plus des mets que saint François avait préparés avec soin pour sainte Claire".
Je crois que cette pauvreté qui est d'abord amour du Christ et amour unique du Christ est la source, le secret, à la fois de la joie et de la liberté de saint François ainsi que de cette extraordinaire séduction qu'il exerce sur tous, de ce rayonnement de son visage car nous sentons bien qu'en lui il y a un seul amour pour son unique bien-aimé et que toute sa vie n'a été qu'orientation totale, absolue vers l'amour de son Dieu. Et c'est le sens de sa pauvreté.
AMEN