LE CHANTRE DE LA CRÉATION

Ga 6, 14-18 ; Mt 11, 25-30
St François d'Assise - (4 octobre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Brageac : Saint François d'Assise

S

 

aint François d'Assise est probablement un des saints de l'Église comme un des personnages de la vie du monde sur lequel on a beaucoup écrit bien que lui-même fût un homme extrêmement silencieux, et qu'il a, en définitive, très peu parlé. Mais c'est vrai que son personnage, comme son histoire, sont propres à la littérature, même quand celle-ci est bonne. Cependant, je voudrais, ce matin, souligner un aspect qui me semble extrêmement important pour bien comprendre la sainteté de François.

Saint François qui fut certainement un mystique et un spirituel, fut tout autant et d'abord peut-être, un humaniste. Non pas un humaniste comme nous en connaissons du temps de la Renaissance, bien que la Renaissance, parce qu'il fut un humaniste lui doive beaucoup en ses origines, il fut un humaniste au sens où saint Paul vient de nous dire dans son épître aux Galates qu'il s'agit de "devenir une créature nouvelle." Il s'agit de devenir une créature nouvelle.

Il faut d'abord rester une créature. Il ne faut pas devenir la moitié d'une créature. Il faut accepter d'être créature et d'être créature nouvelle selon l'évangile. Je crois que c'est cela la source même de la sainteté de François. Je dirais même et ce n'est pas de façon paradoxale, que la pauvreté de saint François, que sa misère apparente, ce n'est pas le plus important, ni dans sa vie, ni dans sa sainteté, pour nous aujourd'hui. Ce qui est beaucoup plus profond, c'est ce qu'il avait à l'intérieur de son cœur. Et ce qu'il avait à l'intérieur de son cœur, c'était un très grand amour de la terre, des hommes et de sa société. Saint François ne fut, en aucun cas, un marginal de la société de son temps. Car s'il avait été un marginal de son temps, il n'aurait pas eu l'influence qu'il a eue. Car lorsqu'on est à côté d'une société, on ne l'influence pas comme lui l'a marquée. Il ne fut pas un marginal ni de son temps ni de l'humanité, dans sa nature la plus charnelle comme la plus spirituelle.

C'est vrai qu'il y a dans sa vie deux époques, celle de sa jeunesse qui fut bruyante, joyeuse sans être pourtant mauvaise en elle-même. C'était un garçon riche, heureux, joyeux, très beau qui était le chef de file de la jeunesse dorée d'Assise. Et cependant toute cette troupe joyeuse ne versait pas dans l'inconduite. Puis il y a la deuxième partie de sa vie, qui d'ailleurs est égale au nombre d'années puisqu'il s'est converti vers vingt-deux ans et qu'il est mort à quarante-deux ans. Cette seconde partie qui n'est pas une rupture totale avec la première, mais qui est simplement le renouvellement de cette première partie de sa vie, non plus dans la lumière du monde, de la richesse, de la gloire, mais dans la lumière de l'évangile.

Saint François d'Assise n'a rien abandonné. Saint François d'Assise n'a rien laissé. Mais tout ce qu'il était, il l'a laissé se charger de la lumière, de la grâce, de la joie de Dieu. Je crois que ce serait se tromper que de penser que François n'a pas aimé la nature humaine. Je pense que ce serait une erreur de croire que la dureté qu'il a eue envers lui-même, mais qu'il n'a jamais eue envers les autres, était une sorte de refus de la nature même de la chair et du monde. Saint François a été dur pour lui-même, pour son corps et pour sa vie, non pas par mésestime, mais parce qu'il avait, dans la nature, une confiance totale Et c'est parce qu'il avait cette confiance totale dans la nature qu'il a voulu que la nature qui l'habitait, sa personnalité, son caractère comme son corps, fût entraînée vers l'accomplissement total, le renouvellement dans la grâce de Dieu. Il n'a rien refusé de la nature. Il n'a pas fait un rejet définitif du monde des hommes, mais simplement, à cause de l'évangile, il est parti à la reconquête de cette nature brisée par le péché. Il est parti à la reconquête de cette humanité affaiblie par les désordres de la vie.

C'est cela, je crois, le fond de la sainteté de François. Quelque chose de beaucoup plus profond et en même temps de beaucoup plus grave, et de beaucoup plus engageant qu'une sorte de spiritualité éthérée, une sorte de poésie qui n'a rien à voir avec la vie du monde et qui n'est même pas une poésie. Cela c'est une lecture superficielle et fausse de saint François, dans laquelle, peut-être, nous sommes tentés de tomber, parce qu'elle nous rassure, parce qu'elle n'est pas du tout exigeante.

Vous connaissez ce Cantique des créatures de saint François. Ce Cantique des créatures, ce n'est pas une poésie spontanée, ce n'est pas le chant qui jaillit tout d'un coup d'un jeune garçon un peu poète qui, se promenant dans les magnifiques paysages de l'Ombrie, s'est tout à coup mis à chanter ce qu'il voyait, et la lune, la lumière et les étoiles. Ce n'est pas cela le Cantique des créatures.

Le Cantique des créatures c'est la dernière parole de saint François, alors qu'il est marqué par la souffrance due à ses nombreuses maladies, alors qu'il est marqué par les stigmates du Christ dans tout son corps, alors que ses yeux, aveugles, ne cessent de pleurer. C'est à ce moment-là qu'il a chanté le soleil et la lumière. C'est à ce moment-là qu'il a chanté la mort comme une sœur. C'est à ce moment-là qu'il a chanté le pardon, alors que ses premiers frères venaient de l'exclure du gouvernement de son ordre. Le Cantique des créatures, ce n'est pas une improvisation de poète qui aime les paroles faciles. C'est quelque chose de beaucoup plus profond. C'est le chant final de toute la vie de saint François. C'est le jaillissement de tout ce qu'il a vécu, depuis sa plus tendre enfance, comme depuis sa conversion. C'est le chant qui vient de son cœur et de son corps, qui vient de son esprit transfiguré par l'évangile. C'est pour cela que c'est un chant nouveau. C'est parce qu'en saint François se réalise, de façon extraordinairement neuve et totale, ce qui s'est passé à l'origine.

Le chant des créatures, c'est l'homme nouveau qui nomme, d'un nom nouveau, le soleil, la lune et les étoiles, et la terre, et le ciel, et la mort. C'est parce que François, à la fin de sa vie, et dans la grâce de Dieu, a pu harmoniser, en lui, tout ce qu'il était dans sa nature humaine, qu'il a pu se laisser renouveler par la grâce de Dieu qui le sauvait, qu'il a retrouvé cette communion profonde avec la terre, avec la chair et avec la nature. Le chant final de saint François, c'est le chant d'origine de la création.

Et voyez-vous, frères et sœurs, c'est pour cela que, peut-être ce Cantique des créatures nous touche tant, au-delà de la beauté poétique C'est parce que nous sentons bien que c'est ce à quoi nous sommes destinés, quelles que soient nos vies, quel que soit l'appel particulier que nous avons reçu de Dieu, que nous vivions au treizième siècle avec les haillons d'un lépreux ou aujourd'hui, peu importe ! Mais nous sommes appelés, dans notre vie d'homme, sans rien laisser, sans rien abandonner, tant de notre chair que de la vie du monde, nous sommes appelés à être ces lieux, à être ces pivots du renouvellement du monde dans la grâce de Dieu. Nous sommes appelés à nous laisser restaurer à l'image de la création première et à ce moment-là, spontanément, mais à cause de cette longue rumination, nous pourrons chanter, comme saint François, le Cantique des créatures.

Et voyez-vous, le peuple d'Assise, comme nous d'ailleurs aujourd'hui, nous sommes toujours bouleversés par cette vie de Saint François, dont Julien Green disait que : "Dieu, du vivant de saint François, nous a redonné la totalité de l'évangile". Et si nous sommes encore bouleversés et étonnés, c'est parce que nous voyons qu'il est possible à un chameau de rentrer par le trou d'une aiguille sans cesser d'être un chameau, qu'il est possible à un homme de passer par la porte étroite de l'évangile sans cesser d'être un homme, et qu'il est possible d'être saint sans cesser d'être créature.

C'est cela je crois, profondément, l'appel de saint François qui est un appel purement et totalement évangélique, ce qui ne veut pas dire hors du monde et de la création mais à l'intérieur même du monde et de la création. Saint François a d'abord eu une vie marquée par le libertinage, ou plutôt si vous voulez par la grande libéralité qui était un trait de son caractère, mais cette libéralité de son caractère a été transformée en charité par la grâce de Dieu. Il était d'une insouciance folle comme tous les jeunes de son temps et de notre temps, mais, renouvelée par la grâce de Dieu, cette insouciance est devenue confiance totale en Dieu.

Et c'est ainsi que, petit à petit, en nous, comme en saint François notre être intérieur doit être renouvelé pour qu'il ne vieillisse pas par le péché et par la mort, mais qu'il devienne une créature nouvelle. Alors, nous pourrons aujourd'hui peut-être, dans le fond de notre cœur, mais au ciel avec lui, sûrement, chanter ce Cantique des créatures avec tout ce que cela comporte de foi, de transformation de charité, de joie et de paix.

 

AMEN