LEURS ANGES VOIENT SANS CESSE LA FACE DE MON PÈRE

Ex 12, 20-23 a; Mt 18, 5-10
Anges gardiens - (2 octobre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e petit passage d'évangile sur les enfants a été choisi à cause des derniers versets : "Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits car leurs anges, aux cieux, voient constamment la face de mon Père !" Cette phrase contient deux affirmations qui, au premier abord, pourraient nous sembler dispa­rates sinon contradictoires. D'une part, Jésus affirme que chacun de ces petits a un ange chargé d'être au­près de lui. Et le texte de l'Exode précisait que Dieu envoie un ange au-devant de Moïse pour le guider sur son chemin et le mener jusqu'au lieu auquel Dieu l'appelle c'est-à-dire jusqu'au Royaume. Pour Moïse, il s'agissait d'un royaume terrestre, la terre promise, pour les petits de l'évangile, il s'agit d'un royaume éternel, le Royaume des cieux.

Donc d'une part, chacun de nous, qu'il s'agisse de Moïse ou de ces petits dont parle l'évangile, nous sommes tous aux yeux de Dieu ses enfants dont Il prend soin, chacun de nous a un ange que Dieu envoie pour nous guider, pour nous conduire jusqu'à Lui. D'autre part "ces anges voient constamment la face du Père". Ces anges ne cessent, je dirais même que c'est la définition des anges si nous pouvions en donner une, d'être devant la face de Dieu, d'être entièrement captivés, passionnés, émerveillés, éblouis, fascinés par la face de Dieu. A aucun instant, ils ne quittent la contemplation de Dieu dans sa beauté, dans sa splen­deur, dans son éternité. Pourtant ces mêmes anges Dieu nous les envoie pour qu'ils soient à nos côtés comme des frères aînés, comme des amis, comme des directeurs, comme quelqu'un qui vous prend par la main et qui vous guide sur le chemin de la maison.

Alors, vous le voyez, ces anges sont à la fois sans cesse devant Dieu, dans le paradis où ils nous précèdent, et en même temps ils sont avec nous pour nous conduire au paradis. C'est dire que la contem­plation de la face de Dieu et l'attention fraternelle à ceux qui nous sont confiés ne sont pas des choses contradictoires. Je sais bien que nous ne sommes pas des anges, que nous n'avons pas les mêmes capacités ni intellectuelles ni à aucun plan de notre vie, cepen­dant ce que ces anges font simultanément, je crois que nous sommes invités nous aussi à le mettre dans notre existence quotidienne. A la fois ne jamais quitter la contemplation du visage de Dieu et en même temps être auprès de nos frères pour leur apporter un secours fraternel, un geste d'amitié. Je ne sais pas si nous avons à protéger nos frères, mais nous avons certai­nement à être avec eux. Il faudrait que nous compre­nions que être avec nos frères et être en contemplation de Dieu ne sont pas des choses contradictoires, ne sont pas des choses qui s'excluent mutuellement. Nous avons un peu l'impression qu'il devrait y avoir dans notre vie une part de prière, de contemplation, une part que nous donnerions à Dieu et pendant laquelle nous devrions cesser tout autre préoccupation pour n'être que fascinés par son visage, et une autre part où nous vaquerions à nos occupations terrestres quotidiennes, qu'il s'agisse particulièrement de l'attention à nos frères ou de nos occupations professionnelles, ménagères qui, finalement se ramènent à l'attention aux autres et à la collaboration avec les autres.

Les anges gardiens, peut-être est-ce là le premier enseignement qu'ils ont à nous donner, nous apprennent qu'on peut être proches des autres, qu'on peut être très attentifs à ceux qui nous entourent, qu'on peut être entièrement préoccupés de nos tâches terrestres, quotidiennes et ne pas quitter pour autant la proximité de Dieu. Bien sûr, il ne peut pas s'agir de faire distraitement nos charges professionnelles ou ménagères en rêvant à Dieu. A ce moment-là, nous risquerions fort de laisser brûler le rôti ou de nous tromper dans les comptes et de nous faire renvoyer de notre travail. Il ne s'agit pas de nous abstraire de ces tâches quotidiennes pour "songer" à Dieu. Mais il faut que la présence de Dieu dans notre cœur et dans notre vie soit assez profonde, assez intense assez intérieure pour que cette présence de Dieu ne cesse pas quand nous travaillons ou quand nous parlons à nos frères. Certes il faut des temps de prière que nous consacrons, exclusivement à Dieu pour nous habituer à Dieu, mais il faut que cette préoccupation de Dieu devienne si co-naturelle dans notre cœur, si profonde en nous, si intérieure et permanente qu'elle ne cesse pas quand nous faisons autre chose Evidemment, elle ne sera pas un acte de contemplation fascinant et émerveillé, mais ce sera une présence réelle de Dieu au fond de notre cœur. Quand on fixe un objet avec le regard, on voit en même temps de côté beaucoup d'autres choses. On ne les voit pas de façon aussi précise, mais on ne les perd pas de vue pour autant. Et si quelque chose se produit de côté, nous nous en rendons compte même si nous sommes en train de regarder autre chose en face. Et bien c'est un peu la même chose pour la présence de Dieu. Même si nous sommes obligés de regarder en face notre livre de comptes ou notre interlocuteur ou notre casserole, même si nous sommes obligés de regarder en face ce que nous sommes en train de faire, nous devons quand même avoir dans l'horizon de notre regard cette présence de Dieu et ne jamais cesser de l'avoir avec nous.

D'ailleurs la meilleure manière de ne jamais perdre le contact avec Dieu c'est de lui parler de ce que nous avons à faire, de lui parler de nos casseroles ou de nos livres de comptes, de lui parler de nos frères et de nos sœurs dont nous sommes préoccupés. Et ainsi, tout en étant entièrement à ce que nous avons à faire, nous pourrons ne jamais cesser d'être à ce que nous avons à faire avec Dieu. Je crois que c'est cela un des buts de notre vie chrétienne. C'est de mettre Dieu si profondément dans notre cœur que nous le quittions pas, quoi que nous ayons à faire d'autre. Et cette espèce de prière permanente, cette toile de fond de notre vie donnera un sens, une dimension, une profondeur à tout ce que nous ferons et loin de faire distraitement nos tâches quotidiennes, nous les ferons au contraire avec un amour accru, avec une intensité plus grande, avec un don de nous-même plus profond.

 

 

AMEN