LE PIÉTISME
Ex 23, 20-23 a; Mt 18, 5-10
Anges gardiens - (2 octobre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN
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'existence des anges gardiens est donc liée par Jésus Lui-même au scandale. Ceci est dans la logique du psaume 90 que nous venons de chanter puisque le priant demande à Dieu d'envoyer ses anges pour que notre pied ne heurte pas la pierre, la pierre du scandale c'est-à-dire l'obstacle qui nous détourne et nous empêche de suivre le chemin de Dieu. Alors on pourrait se demander quels sont ces maux dont les anges gardiens sont chargés de nous protéger ou d'éloigner de nous. Il y en a certainement beaucoup, j'en souligne un qui me semble très important et qui je crois est lié à ce qu'ils sont auprès de Dieu et auprès de nous. Ce mal, cet obstacle, cette pierre c'est ce que l'histoire de ces derniers siècles a appelé le piétisme.
Le piétisme c'est un courant spirituel qui a fait fureur dans la Réforme protestante à partir de la deuxième moitié du dix-septième siècle. Ce qui est curieux c'est que ce mouvement spirituel s'est répandu très vite dans le cœur, dans l'intelligence, dans la foi et la pratique des catholiques. Le piétisme s'appelait aussi à l'époque la piété pratique. Il consistait en deux choses. D'abord une vie chrétienne essentiellement composée, de façon tout à fait suffisante pour ceux qui la vivaient ainsi, d'exercices. Il fallait faire sa prière du matin et sa prière du soir. Il fallait faire son examen de conscience avec des critères bien objectifs. Il fallait vérifier si sa conduite correspondait exactement aux lois qui étaient prescrites. Il fallait faire des œuvres de religion, sa visite au Saint-sacrement, et ainsi de suite. Et ainsi beaucoup de croyants, peut-être que nous en sommes encore un peu là, se sont inscrits dans la foi dans cette sorte de piété pratique qui leur suffit, en pensant que cela étant fait, ils ont fait leur B.A.... La B.A. vient de là.
L'autre aspect de cette piété pratique c'est qu'il fallait aussi mettre en pratique on seulement les lois qui régissaient la piété mais aussi celles qui régissent la morale, l'éthique comme on dit, les deux mots étant aussi beaux l'un que l'autre puisqu'ils ont le même sens étymologique de l'agir chrétien. Alors on appliquait, là encore de façon assez stricte, les règles de la morale. On faisait ce qu'il fallait faire, on ne faisait pas ce qu'il ne fallait pas faire. Et l'on arrivait ainsi à vivre une vie chrétienne qui était consolante par les pratiques religieuses et par les pratiques charitables. Nous en sommes ainsi arrivés à une vision tout à fait juridique et de la piété et de la morale.
Je fais là un résumé rapide de ce courant spirituel, mais soyons honnêtes et lucides nous sommes encore peut-être très attachés à cette forme de piété pratiqué. Or cette piété pratique, telle que je viens trop rapidement de l'esquisser, n'est pas en accord avec la foi, ni avec la vraie piété, ni avec la morale authentique. Et c'est pour cela que c'est une impasse, c'est pour cela que c'est une pierre.
Alors pourquoi est-ce que je demande aux anges qu'ils nous préservent de nous heurter ainsi à cette forme de vie chrétienne ? C'est parce qu'ils sont, qu'ils nous rappellent que la foi en Dieu, que le message de l'évangile, ce n'est pas cette façon humaine et trop humaine, soit intérieure, soit sociale de vivre l'évangile.
Car si nous en restons à ce que je viens d'esquisser, Dieu n'est plus un mystère. Il suffit simplement de pratiquer des choses. Nous ne sommes plus dans la connaissance mystérieuse de Dieu. Nous ne sommes plus non plus dans la véritable charité puisque celle-ci se réduit à pratiquer des normes éthiques qui aboutissent à un faux dualisme en morale: ou le bien ou le mal. Et où est la communion ecclésiale ? Comme je le disais tout à l'heure ma prière du matin, mon examen de conscience, ma B.A....
Les anges n'ont aucune notion de cette affaire-là. Cela leur est complètement étranger. C'est pour cela qu'ils nous sont envoyés. Pour que leur présence et leur mission auprès de nous nous apprennent petit à petit à renverser complètement cette vapeur. Les anges sont des êtres mystérieux qui passent leur temps à contempler le mystère de Dieu et qui ne cherchent d'aucune façon à faire des actes de piété ou à pratiquer quelque chose que ce soit, c'est-à-dire qu'ils vivent dans une gratuité totale. Ils ne calculent pas, ils ne disent jamais ma prière, ma louange, ma mission. Ils sont absolument et dans la totalité de leur être tournés vers Dieu qui est mystérieux. Et être tourné vers Dieu mystérieux dans une totale gratuité, sans calcul, sans examen de conscience, sans se demander toujours où l'on en est, c'est cela la véritable louange. Alors que les anges nous apprennent à ne pas calculer notre foi ou à ne pas la mesurer, quant à sa vérité, avec ce que nous faisons ou ne faisons pas, parce que cela c'est peut-être de l'activité religieuse, de l'activisme caritatif, mais ce n'est pas la foi véritable. Nous n'entrons pas dans le mystère de la contemplation gratuite et absolument donnée à Dieu.
La deuxième chose, c'est que les anges n'ont aucune morale. Ils n'en ont pas besoin puisqu'ils contemplent Dieu. Et ceci est très important car la source de toute morale, c'est Dieu, c'est le mystère de Dieu. Et que la source de toute conversion morale, dans notre agir, dans notre pensée, c'est tout simplement de vivre à l'image de Dieu, que tout le reste c'est de la pédagogie, que tout le reste ce n'est que le chemin, ce ne sont que des aides. Nais est-ce que nous ne confondons pas le chemin et le but ? Passer son temps à savoir si nous appliquons de façon juste des règles de morale, la plupart du temps d'ailleurs c'est pour nous consoler en conscience d'essayer tant bien que mal de faire le bien, mais c'est complètement stérilisant. Cela n'a jamais converti les gens et cela n'a jamais fait avancer le bien dans le cœur des hommes.
Les anges nous apprennent que cette contemplation du mystère de Dieu, par sa gratuité c'est-à-dire la totalité de notre être tourné vers la totalité de Dieu, c'est la louange mais c'est aussi la source de l'agir chrétien, c'est la source de notre engagement, c'est la source de nos raisons de vivre pour les autres, c'est la source de notre charité, c'est la source de notre sainteté, c'est-à-dire c'est la plénitude de l'agir moral.
Le troisième élément c'est que ce piétisme est purement individualiste. Et là encore s'il fallait analyser tout ce que l'individu a pu, dans son concept, faire de mal à la foi chrétienne, il faudrait écrire des livres. Les anges ne sont pas des espèces de zombies qui voletteraient entre Dieu et nous au fur et à mesure des courants thermiques du vent. Les anges c'est une Église. Déjà bien avant toute existence terrestre du peuple de Dieu ou de l'Église du Christ, c'est l'Église c'est-à-dire cette assemblée immense, sans distinction, cette assemblée où il n'y a ni homme ni femme, où comme le dira Jésus à propos de l'assemblée future, "il n'y a que des anges" cette assemblée écclésiale qui n'est faite que de communion entre chacun de leur être et Dieu et entre eux tous ensemble.
Alors, là encore les anges nous apprennent qu'il n'y a pas de piété ni de pratique de la vie chrétienne en dehors de l'Église, qu'il n'y a pas de vie morale authentique qui ne soit d'abord constitution de l'Église comme corps du Christ, à la louange du Père, que tout le reste ne concerne pas la foi chrétienne, peut-être les hommes droits ou les hommes justes, soit, mais pas nous. L'Église c'est cette communion de tout notre être les uns avec les autres, pour Dieu.
Alors demandons aux anges de nous préserver d'une morale trop pratique et d'une conception de la vie chrétienne qui ne soit pas d'abord l'Église de Dieu. Ils vivent ainsi et c'est cela qu'ils sont chargés de nous apprendre, avec beaucoup de délicatesse, parce que nous sommes des êtres fragiles, mais avec une pédagogie inlassable parce que nous sommes des êtres têtus. Que les anges nous gardent de cette fausse piété, de cette fausse charité et de cette conception de la foi qui est en dehors de l'Église, parce que trop attachée à notre propre vision personnelle.
Les anges nous rappellent que sans le Christ, image visible du Père, sans le Christ dont la personne est le principe même de notre conversion et de nos actes, sans le Christ et son Église, il n'y a pas de foi authentique. Que les anges gardiens nous portent au-dessus de cette vision trop terrestre pour qu'à cette pierre nos pieds ne heurtent pas.
AMEN