DES COMPAGNONS TRÈS DISCRETS MAIS ATTENTIFS
Ex 23, 20-23 a; Mt 18, 5-10
Anges gardiens - (2 octobre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Crépy-en-Valois
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ans l'Antiquité, la plupart des païens croyaient que leurs dieux les accompagnaient tout au long de leur vie et que les accompagnaient aussi les anges qui les gardaient. Nous savons, par la révélation biblique, que la présence active des anges représente quelque chose d'important et de constant dans la vie des hommes, dans l'histoire de Dieu et des hommes. Je voudrais simplement, non pas comprendre ceux que nous fêtons, car ils sont objets de foi, donc d'incompréhension, mais essayer, dans la foi, de découvrir un petit peu leur visage, à travers ce que les Pères de l'Église en ont dit. Les Pères de l'Église sont ces pasteurs, théologiens, qui ont cherché à exprimer, pour la vie chrétienne, pas simplement pour l'esprit, tout ce qui était contenu dans la révélation. Et en feuilletant quelques-uns de ces Pères de l'Église, voici comment nous pourrions nous représenter la présence très proche de ces êtres : les anges.
D'abord, il faut les regarder, les rechercher du côté du ciel. Et, dans le ciel, ils ont un certain nombre de ministères : essentiellement ils entourent le trône divin et ils servent Dieu par la louange. Puis, ils passent beaucoup de temps à se prosterner pour l'adoration. Sans cesser leur louange et leur prosternation, ils font aussi fumer l'encens devant Dieu. C'est ainsi que la Bible les décrit quand elle parle de ces assemblées célestes.
Mais du côté de la terre, c'est beaucoup plus intéressant pour nous. Eusèbe de Césarée dit que "les anges sont des tuteurs qui prennent soin de nous pour nous élever vers notre destinée." Saint Hilaire, évêque de Poitiers, nous les présente comme "des intermédiaires, des serviteurs de notre prière, de la prière de l'Église qu'ils emportent eux-mêmes dans leur incessant mouvement vers Dieu, et qu'ils offrent à Dieu ces prières par la prière du Christ." Saint Basile, plus pragmatique nous les présente comme des "compagnons pacifiques tout au long de la route de notre vie", comme saint Grégoire de Naziance d'ailleurs qui nous dit que "ces anges sont des guides, des protecteurs dans les dangers et cela le jour et surtout la nuit, et qu'ils nous conduisent vers l'issue de notre voyage afin que la fin en soit heureuse". Comme Basile et Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, cappadocien également, nous dit qu'ils sont "le bouclier qui nous protège des attaques du mal et du démon." Et quelqu'un de plus proche de nous et en même temps de plus prosaïque, Césaire d'Arles nous présente ces anges "comme des médecins qui soignent nos plaies, comme des jardiniers qui arrachent la mauvaise herbe, comme des vignerons qui prennent soin de la Vigne du Seigneur." Peut-être plus théologique, Origène nous dit que "ces anges président à l'entrée de notre âme dans notre corps, au moment où nous avons été conçu comme un nouvel être humain et que ces anges eux-mêmes porteront notre âme dans leurs mains, lorsque, au moment de notre mort, elle devra retourner vers le Père". Et pour dire cela il s'appuie sur le pauvre Lazare qui dans la parabole de l'évangile est emporté vers le sein d'Abraham par les anges. Cyrille d'Alexandrie nous les présente comme "des maîtres de chapelle, comme des chantres qui non seulement font chanter, mais qui nous apprennent la liturgie, qui nous enseignent le culte et comment il faut adorer Dieu. Ce sont des conseillers en matière liturgique." Enfin, saint Augustin, plus psychologue, plus intimisme, nous dit que "ces anges interviennent dans le cœur même de notre vie intime, là où vivent nos facultés, comme notre volonté ou notre capacité de décider ou de réaliser."
Ainsi, nous nous apercevons que la foi de l'Église envers ces anges gardiens, ces anges très proches, est donc une réalité très ancienne que les Pères ont développée à partir de ce qu'ils ont découvert, retenu dans la Bible et de ce que, probablement, ils ont eux-mêmes vécu. En définitive, et c'est normal, il y a de multiples portraits et silhouettes d'anges gardiens parce qu'ils sont "myriades et myriades de milliers". On pourrait encore les appeler : les compagnons, les pédagogues, les précepteurs, les pasteurs. Certains même les appellent évêques, c'est-à-dire surveillants, garants.
Alors, de tout cela, que faut-il retenir ? Et bien, trois choses : ce sont des êtres extrêmement proches de nous, ce sont des êtres extrêmement proches de Dieu et ce sont des êtres super-actifs. Proches de Dieu, ils sont aussi proches de nous, et selon l'enseignement de l'évangile de ce jour, ils nous rappellent incessamment ce à quoi nous sommes destinés, qui est leur état actuel : contempler sans cesse la face de Dieu et s'en réjouir dans la louange et le service de la liturgie céleste. C'est notre destinée. Mais ils nous disent aussi le chemin pour y parvenir : c'est la charité, et la charité envers les plus petits : "Leurs anges voient sans cesse la face du Père" signifie que toute atteinte à un petit est une fausse note dans la louange due au Père, qui doit être parfaite.
Les anges gardiens, compagnons proches, nous rappellent que notre destinée c'est la leur et que le chemin, c'est le ministère qu'ils ont pour nous, fait de délicatesse, de consolation, de force, de guérison, d'amitié, d'affection. Et ce sont des gens super-actifs, beaucoup plus que vous et moi rassemblés, parce qu'ils ne cessent jamais une activité pour en commencer une autre, ils font tout à la fois. Ils sont au ciel et sur la terre, et entre les deux, rendant gloire à Dieu et servant sans cesse la pauvreté humaine. Alors, là, je crois qu'il ne faut pas les imiter. Il faut savoir faire ce que nous avons à faire, mais pas dans le super-activisme qui est parfois le nôtre, mais à leur manière, c'est-à-dire dans une légèreté qui ne leur pèse ni entre eux, ni à nous.
Alors je pense que nous pourrions aujourd'hui leur demander de nous donner ce que je pourrais appeler un sixième sens : le sens de l'affection. Et pour comprendre ce que peuvent être pour nous les anges gardiens, il faudrait prendre le symbole, mais c'est plus qu'un symbole, de l'affection, et spécialement de l'affection quand l'être aimé n'est pas là, quand il est séparé, quand il est éloigné. Et l'invisibilité des anges fait que, pour nous, ils ont l'air éloigné. On ne les voit pas, il n'y a donc pas de correspondance directe, immédiate. Il faut passer par un mystère, celui de la foi, celui de l'absence, de la distance pour l'ami que nous avons au loin. Mais nous savons que, malgré cette séparation, malgré cette impossibilité d'être réellement, totalement en connaissance immédiate avec eux, l'amitié, grandit, se purifie, s'approfondit et devient ce qu'elle doit être, le désir de la rencontre des deux. Je crois que les anges sont pour nous ces amis que Dieu nous a donnés, qui nous rappellent que nous sommes destinés avec eux à la même communion, le communion avec Dieu, et qu'il nous faut cultiver, beaucoup plus que nous le faisons, nos relations avec ces amis. Car peut-être qu'eux dans la perfection de l'amour de Dieu peuvent nous aider, chaque jour, à devenir plus amis de Dieu, et donc plus amis les uns des autres, et donc ne pas prêter notre vie au scandale qui nous mériterait d'être jetés au fond de la mer.
Que l'intercession incessante des anges, auprès de Dieu et auprès de chacun d'entre nous, de façon personnelle et permanente, ouvre aujourd'hui notre cœur à notre destinée, au chemin qui nous mène vers la vie éternelle et à la manière dont nous devons vivre ce chemin, comme eux, sans jamais cesser de voir le visage de Dieu, sans jamais cesser de voir le visage de nos frères.
AMEN