IL MARCHERA DEVANT TOI

Ex 23, 20-23 a; Mt 18, 5-10
Anges gardiens - (2 octobre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Langres : Ange gardien

L

 

a dévotion aux anges gardiens et la fête qui en résulte et que nous célébrons aujourd'hui, sont choses relativement récentes dans l'Église puisque cela date seulement du début du dix-septième siècle. Cette dévotion a quelquefois pris, justement à cause de son origine, de cette sensibilité post-médiévale, quelque chose de peut-être un peu sentimental, un peu affectif ou un peu trop piétiste.

Pourtant, par-delà ce qu'il y a d'anecdotique dans cette fête ou cette dévotion, il y a une vérité extrêmement profonde et qui, vous l'avez entendu par les lectures que nous avons faites, remonte au tout début de la Révélation puisque c'est déjà dans le livre de l'Exode que Dieu dit à Moise : "Mon ange marchera devant toi et mon ange te gardera, te prendra sous sa protection." Et de même le psaume 90 dont était tiré le refrain du chant de méditation nous dit bien que : "les anges nous portent dans leurs mains, pour que notre pied ne heurte pas à quelque obstacle du chemin." Il s'agit donc là de quelque chose de très ancien, de très fondamental dans la révélation : cette familiarité des anges avec les hommes. Bien loin qu'il s'agisse là de quelque chose d'un peu mythique ou d'une conception trop primitive des choses, nous voyons dans l'évangile la présence des anges, en quelque sorte redoubler et devenir de plus en plus insistante. Car, plus encore que dans l'Ancien Testament, le Nouveau est rempli de cette présence angélique. Ce sont des anges qui dialoguent avec la vierge Marie, avec Zacharie, avec Joseph, à l'entour de la naissance du Christ, ce sont les anges qui s'adressent aux bergers, c'est un ange qui vient consoler le Christ au moment le plus tragique de son agonie, ce sont les anges qui sont les messagers de la résurrection. Et bien d'autres fois, encore, le Christ comme dans les paroles que nous venons de lire, fait allusion à cette présence, en quelque sorte constante, des anges.

Je crois que sous le mot d'ange gardien, ce que nous devons effectivement recevoir de la révélation divine, c'est non pas seulement l'existence du monde angélique, non pas tellement la splendeur, la grandeur, la puissance mystérieuse de ce monde angélique, c'est plutôt cela que nous célébrions, il y a quelques jours en fêtant Saint Michel, Gabriel et Raphaël, mais plutôt la familiarité immédiate de ce monde angélique avec le nôtre, c'est-à-dire la présence du mystère, non pas à côté de notre vie ou dans l'au-delà de notre vie, mais dans sa quotidienneté la plus concrète, la plus banale. Nous avons l'habitude de vivre dans un monde extrêmement plat où les soucis matériels, quotidiens, sont seuls à occuper le champ de notre conscience. Ou encore, si nous avons le loisir de nous évader quelque peu de ces soucis, c'est dans une intériorité personnelle, notre sensibilité, nos sentiments, nos intérêts intérieurs qui occupent tout le champ de notre conscience. Or cette révélation de l'ange comme protecteur immédiat de l'homme, c'est une invitation à nous rendre compte que, à tout instant, dans les choses les plus ordinaires, et dans la vie la plus secrète qui est la nôtre, il y a la présence d'un mystère qui nous dépasse et qui fait éclater ces limites de notre vie. Non, nous ne sommes pas seulement affrontés à des réalités matérielles. Nous ne sommes pas seulement affrontés à des soucis ordinaires, et si nous pouvons avoir du loisir, nous ne sommes pas seuls en face de nous-mêmes, en train de tourner en rond autour de notre propre conscience. Non, toute notre vie, dans ce qu'elle a non pas d'extraordinaire mais au contraire de plus simple, est entièrement, de part en part, pénétrée par le mystère.

Le mystère, ce n'est pas quelque chose de lointain, ce n'est pas quelque chose de terrifiant, ce n'est pas quelque chose d'obscur, ce n'est pas quelque chose de réservé pour plus tard, le mystère, c'est le lieu même dans lequel nous baignons, par tout nous-mêmes. Et c'est quelque chose finalement d'extrêmement simple et d'extrêmement proche, d'extrêmement ordinaire, d'extrêmement quotidien.

Certes le mystère c'est l'univers du regard de Dieu avec tout ce que cela a d'insondable, de merveilleux, mais en même temps, ce merveilleux et cet insondable, c'est notre pain quotidien. Nous y vivons à tout instant si nous savons vraiment vivre, non pas simplement effleurer la vie. Si véritablement nous allons au fond des choses, des êtres et de nous-mêmes d'abord, nous sommes constamment confrontés avec le mystère, non pas comme quelque chose d'écrasant, mais comme quelque chose au contraire de bienveillant, d'infiniment plein de douceur, de tendresse. Une tendresse qui nous dépasse certes, et que nous ne pourrons pas dominer. Certes, la réalité profonde de notre vie comme de la vie du monde n'est pas quelque chose sur quoi nous puissions mettre la main, ça c'est une déformation et une tentation de l'homme moderne comme d'ailleurs de l'homme de tous les temps, de vouloir accaparer sa vie, accaparer les choses. Pour vivre dans le mystère, il faut savoir ouvrir les mains, au contraire, ouvrir son cœur, ouvrir son esprit à ce qui nous dépasse et à ce que nous ne pouvons pas posséder. Mais c'est dans ce geste de dépossession extrêmement simple et finalement extrêmement enfantin, ce n'est pas pour rien que le Christ parle des anges à propos des enfants, c'est dans ce geste de dépossession que nous trouvons la douceur, la paix et aussi la vérité de notre vie. Vérité de ce que notre vie signifie, mais aussi vérité dans la manière de vivre. Car il faut vivre avec cet humour, avec cette aisance, avec si j'ose dire cette décontraction que la familiarité du mystère accepté peut seule nous donner.

Que les anges soient familiers à notre cœur. Que ce monde infini, immense, merveilleux et en même temps très proche, très simple, nous soit constamment présent. Qu'ainsi notre cœur, en quelque sorte, change de manière de vivre. Au lieu de vivre dans cette inquiétude, cette angoisse, ce stress perpétuel que secrète notre civilisation, que nous apprenions à vivre dans la douceur de l'abandon, de l'acceptation de ce mystère qui nous enveloppe, qui nous soutient, qui nous guide et qui nous amène à la vérité profonde de notre vie.

 

AMEN