SPONTANÉITÉ DE LA CONFIANCE
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Beauté toute simple
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rères et sœurs, on a reconnu dans les écrits spirituels de sainte Thérèse de Lisieux une particularité qui par la suite s'est appelée la petite Voie ou La Voie d'enfance. C'est pour cela que la liturgie a utilisé aujourd'hui dans l'évangile le texte de Matthieu dans lequel on voit Jésus qui place un enfant au milieu de ses disciples, disant qu'il faut être comme un enfant pour entrer dans le Royaume des cieux. La seule difficulté c'est qu'il n'est pas très facile d'être un enfant. Quand les adultes réagissent comme des enfants, c'est généralement assez agaçant, irritant, voire même inspirant de la colère, parce que le comportement des enfants est souvent passablement irresponsable, capricieux, sans être maître de leurs désirs, simplement parce que cela vous passe par la tête, il faut que cela se fasse. Que ce soit à l'époque ancienne ou l'époque moderne, le comportement des enfants a quand même besoin d'être légèrement corrigé ou amélioré pour que cela devienne une référence.
On peut se demander à la fois ce que Jésus, et ce que Thérèse ont découvert dans l'enfance. Je dois vous dire pour être honnête que lorsque Thérèse était enfant, et cela a duré assez longtemps, elle était terriblement capricieuse. Elle était la petite dernière, elle avait le préjugé de la victime qui n'a pas eu longtemps sa maman puisque celle-ci est morte très tôt, et le lien qu'elle entretenait avec son père qui lui passait tous ses caprices n'a rien arrangé. Si elle était morte à huit ans, on ne l'aurait jamais canonisée. Elle a décrit son enfance dans ses souvenirs personnels, et elle rapporte un caprice dans lequel elle voit déjà une sorte d'intuition mystique : quand on partage un gâteau entre ses sœurs et elle, elle dit : je veux tout ! Ce n'est pas un modèle de charité fraternelle.
Si Thérèse a choisi la petite voie d'enfance et si Jésus a choisi un enfant pour dire aux apôtres : il faut devenir comme des enfants, ce n'est pas pour cautionner ce genre de comportement. En fait, la Voie d'enfance que Thérèse a décrit dans ses souvenirs, après avoir passé sa crise Noël 1886 en revenant de la messe de Noël, elle l'a réfléchie, elle a relu les textes d'une autre manière et elle a aussi compris qu'elle préconisait d'être enfant par tout à fait comme elle-même l'avait été. Cette crise a coïncidé à peu de chose près aux vêpres de Notre Dame de Paris, pendant lesquels Claudel s'est converti. Il y a de ces événements qui ne sont pas toujours anodins !
L'enfance chez Thérèse, c'est la spontanéité de la confiance, ce qui n'était pas du tout courant à son époque. Thérèse est formée dans une atmosphère familiale très influencée par le jansénisme, et dans laquelle la foi est quand même encore ce qu'il "faut" croire. On est dans l'ordre du permis et du défendu, de l'obligation, du scrupule, de la rigueur, du carcan intellectuel imposé aux croyants. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle ruait dans les brancards. Ce qui s'est passé, c'est qu'à travers cette conversion qu'elle a fait à treize ans, ensuite du cheminement spirituel accompli au Carmel, elle a compris que la foi était d'un autre ordre. La foi relevait non pas de la contrainte, mais d'une confiance, d'une relation vivante avec Dieu, et la foi au lieu d'être cet édifice dogmatique de principes et de vérités auxquelles il fallait se soumettre sans poser de questions, c'est devenu pour elle ce qu'est vraiment la foi, la relation vivante avec le Christ. Elle a redécouvert cela au fond de son carmel de Lisieux, qui n'était pas à la fine pointe de la théologie, si l'on en croit les témoignages de ses sœurs. Elle a trouvé ce ton de la confiance dans la relation avec Dieu. Du coup, si elle avait confiance en Dieu, alors, son tempérament bouillonnant pouvait avoir sa place. La foi n'était plus uniquement cette affaire de docilité réglée et millimétrée, mais c'était aussi participation de son tempérament très vif à la construction, à la réponse dans cette relation avec Dieu.
Pour elle évidemment, c'est l'enfance qui est devenu le prototype de cela, l'enfance parce que l'enfant avant qu'il ne se soumette aux règles de convenance de la vie en société, vit dans un véritable spontanéité dans l'éveil au monde, dans la relation aux autres, à l'admiration, à la reconnaissance de tout ce qui fait le charme de la vie. Elle a découvert la spontanéité dans la confiance, une confiance en Dieu absolue, radicale qu'à la fin de sa vie elle a payé fort cher, et en même temps une confiance basée sur la spontanéité. Il ne s'agit pas de se mettre d'abord au garde à vous devant Dieu ce qui ferait la sainteté, mais c'est d'être soi-même devant Dieu. C'est sans doute pour cela que ses écrits font preuve d'une liberté extraordinaire. Le passage le plus célèbre de cette manifestation de la liberté et de la spontanéité dans la foi et qui est sans doute la clé de toute son œuvre, elle raconte qu'à un certain moment, quand elle était novice, elle voyait que saint Paul dans l'épître aux Corinthiens disait que les uns étaient apôtres, les autres évangélistes, et comme elle était elle-même un peu agitée, elle voulait faire tout cela. Elle voulait être apôtre, missionnaire, évangéliste, lire le Nouveau Testament en grec, vous imaginez qu'il n'y avait pas de Nouveau Testament en grec au carmel de Lisieux à cette époque, c'était interdit ! C'est une impasse, chacun d'entre nous est passé par là et on se rend très vite compte qu'on ne peut pas tout faire. C'est à ce moment qu'elle a relu le chapitre de l'hymne à la charité dans les Corinthiens. Elle a eu cette intuition fantastique et elle dit : "dans le cœur de l'Église, je serai l'amour". C'est sa vocation profonde. Il fallait avoir à l'époque un cœur d'enfant pour oser dire une chose pareille. "Dans le cœur de l'Église", ce n'est donc pas n'importe où, que "je serai l'amour brûlant de l'Esprit Saint", mais c'est parce que je suis membre de cette Église au milieu de tous mes frères et sœurs. Et là, elle peut laisser éclater dans toute la spontanéité et la force de la grâce qui lui est donnée cette joie d'être aimée par Dieu et de l'aimer en retour.
Sa vocation est toute simple, mais à l'époque, ce n'était pas nécessairement une évidence. La preuve c'est que lors de la première publication de ses manuscrits, ses sœurs ont bien pris soin de censurer ses écrits. Il a fallu faire des recherches considérables pour retrouver les originaux, parce qu'on avait biffé des passages même sur les manuscrits originaux. Elle a donc découvert que la sainteté ne bridait en rien la spontanéité de la personnalité de chacun. Au contraire, la grandeur de la grâce n'est pas de mettre tout le monde dans le même moule et sur tout le même module, mais c'est au contraire d'épouser la singularité et la personnalité de chacun d'entre nous pour nous faire exister devant Dieu comme des enfants.
AMEN