SAINTE THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1980)
Homélie du Frère Serge JAUNET

 

 

   

 

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n terminant la lecture des "Derniers entretiens", ces cahiers que les sœurs de Thérèse de l'Enfant-Jésus ont rempli de ses paroles durant les derniers mois de sa maladie, ses derniers entretiens qui se terminent par ces mots de douleur, le 30 septembre 1897, voilà 83 ans, alors que la mort allait faucher cette jeune fille à la vie du monde, à la vie de son Carmel, ces derniers mots étant ceux-ci : "Oh c'est bien la souffrance pure, parce qu'il n'y a pas de consolation, pas une. O mon Dieu, je L'aime pourtant. La coupe est pleine jusqu'au bord. Mes petites sœurs, mes petites sœurs, ô mon Dieu !" en terminant cette lecture Georges Bernanos s'écriait : "Voilà comment meurt une sainte". Et il ajoutait, "une sainte, elle meurt comme tout le monde, sans transport, sans extase". Et c'était bien là la fin de la vie de Thérèse de Lisieux de cette vie si courte mais si pleine. Et j'oserais dire, en paraphrasant quelque peu Bernanos, en lisant et relisant la vie de Thérèse, celle qu'elle a écrite, comme sa prieure le lui avait demandé, cette vie que ses sœurs ont écrit aussi en prenant note de ses dernières paroles, de ses derniers faits et gestes : " Voilà comment vit une sainte."

Et une sainte, ça vit tout simplement, sans extase, sans transport. Souvent nous nous faisons de la sainteté une idée si haute, si extraordinaire que cela nous évite de mettre nos pas sur le chemin de cette sainteté à laquelle nous sommes tous appelés. Or la sainteté c'est quelque chose de très simple, quelque chose qui se vit au jour le jour et Thérèse de Lisieux, plus qu'une autre nous dit cela, à travers ce qu'elle a été tout près de nous. Thérèse a voulu être sainte. Elle le dit elle-même : "Je veux être une sainte". Et cette sainteté, elle veut la construire à la force de ses poignets. Rappelez-vous le voyage à Rome, alors qu'elle a quinze ans, pour obtenir du Pape la permission d'entrer au Carmel mais elle est trop jeune. Entrée au Carmel, elle veut construire cette sainteté, la forger elle-même. Des désirs incroyables l'habitent : "Je voudrais être missionnaire en Chine, qu'est-ce que je fais dans ce Carmel ? Je voudrais être un homme pour être prêtre. Je voudrais apprendre l'hébreu, le grec pour pouvoir comprendre de plus près la parole de Dieu et l'annoncer toujours mieux aux hommes." Il a fallu que cette sainteté qu'elle voulait construire, ces grands désirs qui habitaient son cœur, que tout cela soit purifié par la Parole de Dieu. C'est dans la parole de la Bible, qui pourtant n'habitait pas le Carmel de Lisieux (à cette époque-là, ce n'était pas un livre qu'on lisait et surtout pas une novice, la Bible n'était pas dans les murs du Carmel). Mais pleine d'astuce, Thérèse demande à sa dernière soeur qui n'était pas encore entrée au Carmel, qu'elle copie tout ce qu'elle pouvait dans les pages d'une vieille Bible qui est dans la maison Martin. Et Céline, entrée au Carmel, remet ces feuillets griffonnés à Thérèse qui trouve là la lumière qui va éclairer toute sa vie.

Un jour elle trouve dans ces feuillets la parole d'Isaïe que nous avons entendue : "Vous serez comme des enfants, je vous prendrai, je vous cajolerai sur mes genoux." Cette parole est une lumière dans la vie de Thérèse. Elle qui, si tôt a été orpheline de mère, elle qui aimait tant son "père chéri," comme elle l'appelait elle se rend compte, tout d'un coup, elle est éclairée par cette vérité essentielle que, tous nous sommes fils et filles de Dieu et que Dieu nous prend comme un bébé sur ses genoux pour nous consoler, nous caresser. Cela sera toute sa vie la source de sa confiance, de ce que l'on a appelé son esprit d'enfance.

Une autre parole va l'éclairer : "Je vous porterai comme un aigle porte ses petits sur ses ailes". Thérèse comprend alors que sa sainteté, ce n'est pas elle qui va la forger, mais que c'est simplement de se laisser porter, de se laisser aimer par son Dieu, comme un enfant se laisse aimer par son père et sa mère, comme les petits de l'aigle se laissent porter sur les ailes de leurs parents.

Une autre parole encore va finir d'éclairer, à jamais, ce que sera son chemin. Alors qu'à l'oraison elle se désole de ne savoir prier, elle ouvre un jour son Nouveau Testament et tombe sur ce passage de la première épître aux Corinthiens : "Il est un chemin à tous les autres supérieurs que je vais vous montrer, c'est celui de la charité, c'est celui de l'amour. Dans le corps il y a plusieurs membres, mais le plus important c'est l'amour." Alors Thérèse s'écrie : "Ma vocation je l'ai trouvée, oui, dans le cœur de l'Eglise, ma mère, je serai l'amour". Et les derniers mois qui lui restent à vivre dans son Carmel, ne vont être que le déploiement de cette confiance éperdue d'un enfant vis-à-vis de son Dieu, que le déploiement de son désir de vivre l'amour. Elle va alors réaliser ce que son nom de religieuse portait et dont elle n'avait pas encore découvert le sens : "Thérèse de l'Enfant-Jésus, Thérèse de l'Enfance, mais aussi Thérèse de la Sainte Face crucifiée". Il serait trop long de nous arrêter à voir comment, à travers les faits de ses dernières années, elle vit l'amour avec ses sœurs du Carmel, comment elle vit l'amour dans la prière. Ce n'est pas ce qu'elle avait pensé qu'elle aura à vivre.

Elle veut aimer Dieu, elle veut se donner totalement à Lui dans l'oraison, ces heures de prière silencieuse qui marquent chaque jour au Carmel, et Thérèse avec un régime qui dans ce monastère est très dur, dort et toujours dort à l'oraison. Jusqu'au jour où elle offre son sommeil lui-même comme prière avec cette pirouette de l'esprit que nous pourrons peut-être trouver naïve, mais qui ne manque pas de profondeur : "Les grands chirurgiens endorment le patient pour l'opérer et quand je dors à l'oraison, il est sûr que Dieu opère en moi et qu'Il enlève tout mal". Prière à la Vierge qu'elle aime tant. Elle avouera sur son lit de douleur : "Jamais je n'ai réussi vraiment à dire le chapelet". Échec apparent de sa vie de prière.

Et la souffrance qui lui arrache des mots poignants et dramatiques. Souffrance physique : "Je ne pensais pas que l'on puisse tant souffrir en ce monde". Souffrance morale et spirituelle de cette nuit de la foi qui habite son cœur. A l'office et à la messe elle dit : "Je chante ce que je voudrais bien croire." Et puis la souffrance physique grandissant, l'épaisseur de la souffrance morale et spirituelle se fait plus forte encore : "J'entends comme une voix qui me dit : Descends encore plus profond dans l'abîme, descends au fond du puits. Il n'y a que l'obscurité et encore l'obscurité et après toujours l'obscurité". Et elle s'arrête écrivant ces mots qui en disent long : "Je n'ose pas en dire davantage, j'aurais peur de blasphémer.

A travers tout cela, cette souffrance qui l'habite, Thérèse garde son esprit d'enfance, cet humour qui est le signe des enfants de notre monde. Un jour, une de ses sœurs la voyant souffrir, lui dit : "Qu'est-ce qui vous ferait envie, maintenant, que voulez-vous ?" Et Thérèse de répondre :"Je voudrais un petit gâteau au chocolat". La sœur lui dit : "une bouchée au chocolat ?" - Non, un éclair au chocolat." Voilà comment vit une sainte, voilà comment meurt une sainte. Une autre fois encore, devant cette souffrance éperdue, une sœur lui dit : "Thérèse que voudriez-vous ? Qu'est-ce que je pourrais faire pour vous soulager ?" Thérèse dit : "Je veux seulement un baiser" et avec ses lèvres, elle fait le bruit de ce baiser qu'elle voudrait, un baiser affectueux et chaleureux.

Voilà comment vit une sainte. Une sainte vit tout simplement comme Thérèse l'a montré, vit dans l'esprit d'enfance, vit dans cette confiance éperdue en l'amour de son Dieu. C'est pourquoi une parole peut résumer tout ce qu'a été sa vie, son cœur : "Tout est grâce!". Puisque Thérèse nous a promis qu'elle passerait son ciel à faire du bien sur la terre, confions-nous à sa prière. Puisse-t-elle nous apprendre, au plus profond de nous-mêmes que tout, tout de notre vie, tout est grâce.

 

  AMEN