UN PEU …
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

La nature et la grâce
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rères et sœurs, nous sommes dans une société qui aime beaucoup les jeux d'opposition. La nature et la grâce par exemple, vaste débat, et la sainteté. Il est vrai que pour beaucoup de nos contemporains le rapport de la nature à la grâce avec la sainteté pour être comparé à ces images extrêmement lisses de papier glacé tirées de Paris Match où nous avons un reportage absolument nickel, précis, parfait, sans aucun problème, Photoshop a tout retouché et rien n'a été laissé dans l'ombre, on a l'impression que la nature a épousé parfaitement la grâce. Et nous nous disons, cela ne marche pas pour moi !
Arrive une très jeune femme qui sort à peine de l'enfance et qui elle, inverse la vapeur. Il n'est plus question de se casser la tête au risque de désespérer profondément, il ne s'agit plus d'essayer de faire en sorte que la nature essaie de correspondre à la grâce, c'est impossible. Il s'agit plutôt de découvrir que la grâce épouse la nature. Cela lui est arrivé lors d'une oraison, elle en a laissé une trace dans une lettre, dans laquelle elle découvre simplement qu'à travers la première épître de saint Paul aux Corinthiens, il est question d'apôtre, de prophète, de docteur. Autrement dit, il n'y a vraiment pas la place pour une pauvre petite carmélite de la fin du dix-neuvième siècle qui n'a aucune chance d'être apôtre, prophète, et encore moins docteur. Elle y va au culot, en fait c'est le culot des enfants qui vous tannent la peau, vous le savez, pour avoir tout ce qu'ils veulent, vous faire rendre gorge jusqu'à ce que vous lâchiez le morceau. Elle y va au culot et se dit : moi, comme cela ne marche pas dans ce sens-là, je ne serai jamais apôtre, prophète ni docteur (là, elle avait tort car elle est docteur de l'Église), elle inverse la vapeur. Elle se dit : partons de ce que je suis pour découvrir que la grâce épousera toujours ma nature. Cette grâce épousera toujours ma nature quand tout va bien et que je peux me réfugier dans le cœur de Dieu, comme le petit enfant Jésus, c'est la première partie de son nom. Chose aussi extraordinaire et bien difficile, je pourrai toujours aussi me précipiter dans les bras de mon Père qui est Dieu quand tout ira mal, c'est la seconde partie du programme, c'est la Sainte Face.
Tout cela se résume dans ce petit texte que je trouve admirable : "Rien que pour aujourd'hui, si je songe à demain, je crains mon inconstance. Je sens naître en mon cœur la tristesse et l'ennui, mais je veux bien mon Dieu, prendre la souffrance rien que pour aujourd'hui. Te prier pour demain, oh non ! je ne le puis". Les grands saints ont une grande capacité à une certaine lucidité psychologique sur eux-mêmes.
Là aussi je reviens à ce que je disais tout à l'heure, nous pourrions avoir l'impression que le saint est celui qui passe pardessus la nature et qui se construit bon an mal an, lui-même une figure de sainteté avec sa grâce. Et quand je lis cette poésie avec vous, je ne peux m'empêcher de penser à ces Pères du désert qui étaient aussi de très, très fins psychologues. Connaissant aussi bien la nature humaine dans ses plus petits recoins, dans ses capacités et ses faiblesses, les Pères du désert savaient aussi proposer une sainteté qui était proche de celle de saint Thérèse. Je ne peux m'empêcher de penser à la lettre de ce père spirituel de Gaza qui reçoit le courrier d'un frère qui lui dit qu'il ne va pas bien, qu'il est malade, et qui lui demande ce qu'il doit faire ? La lettre est parsemée de "un peu" : "Tu te lèves un peu, tu manges un peu, tu travailles un peu, tu te reposes un peu, tu pries un peu, pas plus".
Et en fait, c'est ce que dit sainte Thérèse dans cette prière. Nous n'avons jamais à nous abandonner au point de nous dire qu'il n'y a pas de demain, c'est le désespoir le plus complet, et nous sommes amenés à tirer des plans, nous sommes amenés à découvrir notre terme. C'est fondamental. Mais il se trouve que quelquefois dans notre vie, le terme semble disparaître dans le brouillard. Là il faut changer de vitesse, passer de la cinquième tout simplement à la première, et faire nôtre cette prière de sainte Thérèse : "un peu aujourd'hui", et ne pas penser à demain, même nous savons que notre terme c'est Dieu qui est notre Père aimant.
AMEN