JE VEUX TOUT !

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

igure paradoxale et complexe que cette jeune femme qui meurt à vingt-quatre ans, entrée au carmel à quatorze ans, qu'on représente toujours un peu raidie dans son habit et son manteau de carmélite. On la croit bien rangée, disciplinée, on l'imagine très pieuse, calme, vivant l'horaire et les exigences de la vie du carmel, rangeant les hosties dans le ciboire à la sacristie, nettoyant les marches d'escalier. En réalité, derrière cette apparence extérieure très calme, c'est un tempérament absolument terrible et très difficile à gérer pour elle-même et peut-être aussi parfois pour l'entourage.

Il faut dire que Thérèse de Lisieux est née dans ce qui pouvait être pour elle la pire époque. C'est l'époque de la France qui se repent de ses péchés parce qu'elle a perdu la guerre de soixante-dix. C'est la France qui va demander pardon au Sacré-Cœur à Paray le Monial et qui bâtit la basilique à Paris. C'est la France qui sent que le catholicisme ne sera plus la force dominante à l'intérieur de la vie sociale française, qui en a une espèce de mauvaise conscience et qui est livrée aux combats qui vont aboutir en 1905 à la séparation de l'Église et de l'État. C'est une France qui est brisée, déchirée et le catholicisme français de ce point de vue-là se replie sur un jansénisme redoutable qui est le souci de son salut personnel.

Or, si vous lisez les écrits de Thérèse de Lisieux, les écrits officiels, les manuscrits a) et b) ainsi que maintenant la correspondance et les poèmes que l'on a exhumé et que l'on a édité d'une façon parfaitement scientifique, vous vous apercevrez d'une chose très étrange chez Thérèse de Lisieux, il n'y a à aucun moment l'angoisse du salut, ce qui était à l'époque la chose la plus répandue et qui était la base même du catholicisme de son époque. Tout le monde vivait dans une sorte d'angoisse : est-ce que je serai sauvé personnellement ? Comment est-ce que je m'en sortirai ? le juge éternel, le feu de l'enfer, etc… Or, chez elle, il n'y a rien de tout cela. Vous pouvez chercher et épuiser les derniers recoins de son œuvre, jamais elle n'entre dans ce problème-là.

C'est assez miraculeux, parce qu'elle devait vivre avec autour d'elle un certain nombre de sœurs qui étaient sans doute très angoissées sur leur salut. C'était quand même une époque où souvent, on entrait au carmel pour le rachat de son âme et le rachat des âmes en général. Le rachat des âmes, elle l'a fait, elle a beaucoup prié pour le rachat d'un certain nombre de pécheurs, mais sans angoisse pour elle. Quand on lui parlait du ciel, de son avenir, elle n'avait pas du tout l'idée qu'elle ne pourrait pas y entrer, elle disait : "Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre". Ce qui veut dire qu'elle avait une confiance qui pouvait friser la prétention. Elle n'a jamais eu aucune angoisse à ce niveau-là.

Sa seule difficulté dans la vie spirituelle est une chose étrange pour l'époque, c'est que rien ne la satisfaisait. C'est une jeune femme qui avait une constitution psychologique tout à fait étrange, comme elle l'a dit quand elle avait cinq ans en voyant un gâteau devant elle : "Je veux tout ! " Elle cite ce trait de son caractère, cet épisode pour en tirer un certain nombre de conclusions sur sa vie spirituelle, c'est qu'elle voulait tout. A un moment donné quand elle était au carmel, elle avait cru quelle trouverait tout au carmel et elle n'y a pas trouvé finalement pas grand-chose. Elle trouve une communauté de sœurs et je vous prie de croire que le carmel de Lisieux n'était pas absolument supérieur aux autres carmels, c'était le carmel du fin fond de la Normandie de l'époque.

Son désir de totalité est confronté à une sorte de radicale incapacité à être satisfaite. C'est le passage où elle explique qu'elle aurait voulu être martyre, missionnaire, exégète pour expliquer la Parole de Dieu, théologienne pour expliquer le mystère de Dieu, bref, cela confine au fantasme. Elle veut faire tout ! C'est invraisemblable, elle veut faire tout ce qui est possible et tout ce qui n'est pas possible. C'est une sorte de capacité de contradiction à l'intérieur même de sa propre vie. Ce n'est pas du tout l'angoisse du ciel, c'est le "je voudrais être tout". Face à cela et c'est sans doute ce qui et l'un des points les plus extraordinaires de son enseignement spirituel, elle découvre qu'on ne peut pas être tout. Elle est vraiment confrontée radicalement à ce qu'on appellerait aujourd'hui en terme moderne : la finitude du désir. Le désir veut tout et pratiquement, il n'a rien, il n'a que des petites satisfactions au fur et à mesure de la vie, les menus plaisirs. Donc elle veut tout et elle n'a rien.

Et à ce moment-là, et c'est le grand ressort de sa sainteté, elle se rend compte du fait suivant : comme elle veut tout, il n'y a qu'une réalité qui peut offrir et vouloir le tout de façon vraie et profonde, c'est toute l'Église. Au lieu de vivre son désir comme une sorte de souci personnel d'accomplissement, d'angoisse du salut, elle réfère son désir à la totalité de l'Église et du peuple des croyants. C'est cela qui l'a sauvée au carmel. Tout à coup elle a compris que la dynamique profonde du désir humain, si elle était confrontée au moi qui veut s'accomplir, cela peut devenir monstrueux et impossible. C'est un peu l'impasse dans laquelle se trouvaient un certain nombre de philosophes de l'autre côté du Rhin, notamment Schopenhauer et Nietzsche, c'était l'impasse du désir, et ce sera encore un des grands thèmes de la psychanalyse de Freud. Elle comprend que son désir s'inscrit dans le désir de l'Église et qu'il n'y a que la totalité du désir de l'Église, de l'Épouse du Christ qui peut effectivement prétendre à être réalisée.

Le coup de génie de la mystique qu'on appelle thérésienne, c'est d'avoir perçu que tout ce qui était la dynamique personnelle de son désir, en réalité l'ouvrait à la communion de l'Église. C'est comme cela que s'explique ce fameux passage où lorsqu'elle trouve le texte des Corinthiens avec l'éloge de la charité : "La charité supporte tout, elle endure tout", etc … c'est bien de la totalité qu'il est question, elle dit alors : "J'ai compris, dans le cœur de l'Église je serai l'amour". Cela ne veut pas dire qu'elle est toute l'Église, mais elle est dans l'Église ce moment de la communion et du partage du désir. Elle une vision de l'Église comme lieu dans lequel les membres de l'Église partagent ensemble ce désir de l'absolu. A ce moment-là évidemment, ce n'est plus le désir du salut individuel qui est comme le point de fixation et le point d'angoisse, c'est au contraire la dimension même de l'ouverture du désir qui fait comprendre qu'on sera sauvé dans le peuple de Dieu et avec le peuple de Dieu.

Je crois que c'est l'ouverture immédiate de ce que deviendra la théologie de Lumen Gentium dans le Concile Vatican II. Quand le Concile Vatican II commence au premier paragraphe la définition de l'Église comme sacrement de la communion de Dieu et des hommes, c'est exactement la transposition de façon beaucoup plus objective de cette perception de Thérèse de Lisieux. Elle le vivait dans cette immédiateté mystique de son propre désir, et aujourd'hui, ce dont nous bénéficions à travers l'itinéraire religieux et spirituel de sainte Thérèse de Lisieux, c'est le fait que nous sachions aujourd'hui que notre propre désir de rencontrer Dieu ne peut s'accomplir que dans la plénitude du désir de l'Église. C'est pour cela qu'aujourd'hui, il faudrait que chacun d'entre nous puisse redire exactement dans le même esprit et dans le même sens que ce qu'a dit Thérèse de Lisieux : "Dans le cœur de l'Église, je serai l'amour".

 

 

AMEN