LA PETITE VOIE
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e parcours biographie de la jeune Thérèse est en soi déjà tout un programme. Naître à Alençon dans la deuxième moitié du XIXè siècle, pays de la dentelle, les filles font de la dentelle, le père horloger, il répare des pendules. Une famille où il n'y a que des filles. Cela jacasse dans tous les coins de la maison, et toutes les filles rentrent au couvent. C'est très feutré, toujours en douceur, un peu mièvre, c'est très ennuyeux. Mais on s'occupe avec les petits riens de la vie, il n'y a pas la télé, il n'y a pas internet, donc ce qui fait la vie à Alençon, c'est courir dans le jardin des Buissonnets et s'occuper à des petits travaux manuels de rien du tout.
Cela n'empêche qu'on n'est pas à l'abri du drame puisque à quatre ans, elle perd sa mère. C'est un mauvais âge, elle reporte toute son affection sur son père dont on peut dire d'une certaine manière qu'elle l'idolâtre, elle l'appelle "mon roi". De quatre à onze ans, Thérèse vit cette situation d'attachement à son père, très petite dernière, enfant gâtée, capricieuse, jamais contente, et curieusement, on n'est jamais à l'abri de la conversion, vers onze ans, un soir de Noël, elle comprend qu'elle a terminé sa vie de petite fille. C'est en 1886, le même jour que la conversion de Claudel à Notre-Dame de Paris. Ces deux événements coïncident à vingt-quatre heures près !
A ce moment-là elle comprend que sa vie n'est pas simplement de réaliser dans cette atmosphère très feutrée à Lisieux où la famille s'était installée à la suite de la mort de la mère, c'est là qu'elle décide d'entrer au Carmel. Elle doit d'abord demander une dispense spéciale, elle va voir le pape Léon XIII qui à cette époque-là est déjà un peu gâteux, il ne comprend pas ce qu'elle lui demande, elle lui parle en français, finalement, elle recevra quand même la dispense pour entrer au Carmel à quinze ans.
Cela peut paraître bizarre, c'est un peu tôt. Le Carmel est une vie à la fois austère, très réglée, dans laquelle toutes les sœurs se regardent les unes les autres, s'observent. Ce n'est pas nécessairement une ambiance très détendue, et cette petite jeune fille de quinze ans est plongée dans ce monde-là. En fait, elle doit vivre comme un certain nombre de jeunes filles qui ont eu la vocation à cette époque, une vie très réglée, avec des contraintes communautaires de vie régulière selon la règle, souvent pesantes, une vie très censurée avec l'interdiction de lire l'Ancien Testament, une vie avec un contrôle permanent par la communauté de tout ce qu'on fait, bref, il y a de quoi y perdre complètement sa personnalité et de devenir aussi figée que les statues qui plus tard la représenteront.
En fait, sainte Thérèse qui n'est pas encore sainte au sens d'être portée sur les autels, a tout pour devenir cette religieuse un peu sévère, austère, figée, que la vie conventuelle des Carmels et des différents ordres religieux a produit dans les années de 1850 à 1950. De la rigidité, de la culture extérieure, beaucoup de piété, beaucoup de contraintes sur soi, encore à cette époque-là des macérations, bref, ce n'est pas très drôle !
Comme le disait de façon un peu humoristique un très bon spécialiste de sainte Thérèse de Lisieux : heureusement qu'elle est morte à vingt-quatre ans. Si elle avait duré jusqu'à quatre-vingt, il n'est pas sûr qu'elle aurait été sainte. C'est un jugement un peu sévère, mais à vues humaines il y a quelque chose de vrai qui fait comprendre le personnage. Et pourtant …
Au milieu de tout cela, ce qui est incroyable, dans cette espèce de banalité et d'ennui de la vie du Carmel de Lisieux, elle va inventer une sorte de spiritualité (faute de mieux on l'appelle spiritualité), elle va redécouvrir un chemin de l'évangile qu'elle a appelé "la petite voie" ou encore "l'esprit d'enfance". Evidemment, ses sœurs, lorsqu'elles éditeront ses manuscrits s'empresseront là aussi de transformer les écrits de Thérèse, et de faire que cette petite voie et cet esprit d'enfance soient considérés comme une certaine manière d'irresponsabilité infantile, et il faudra attendre à peu près soixante ans pour que l'on corrige les corrections de ses sœurs, parce qu'on avait faussé pas mal de choses. En réalité, à travers ces textes, c'était quelque chose de très beau et de très profond que Thérèse a légué à l'Église du XXè siècle. Je crois qu'on peut la considérer comme un des points source du renouveau du mystère de l'Église, comme un point source du renouveau de la compréhension de la vie spirituelle, de la recherche de Dieu, avec deux ou trois autres grandes figures mystiques, et cela a beaucoup d'importance encore aujourd'hui.
Qu'est-ce que l'esprit d'enfance ? C'est de ne pas vouloir paraître plus qu'on est. Ce n'est pas de régresser, ce n'est pas de chercher à paraître moins que ce qu'on est, mais c'est d'être ce qu'on est. Quand on mesure ce qu'on est devant la présence de Dieu, on reconnaît que non seulement ce n'est pas grand-chose, mais que tout ce que nous sommes, nous le devons à Dieu comme un enfant devine plus ou moins profondément à l'intérieur de lui-même que tout ce qu'il est il le doit aux soins, à l'amour et à l'affection de ses parents.
C'est cela qu'elle a retrouvé, qu'elle a redécouvert. Face à une Église dont le discours officiel était d'annoncer un Dieu vengeur, un Dieu blessé, un Dieu mécontent de l'humanité, c'est l'époque quand elle est née et pendant sa jeunesse où l'on construisait le Sacré-Cœur pour réparer les péchés de la France parce qu'elle avait perdu devant la Prusse, c'est quand même toute une théologie … Elle, au lieu de tomber dans ce panneau d'une figure d'un Dieu qui n'est jamais content des hommes, elle redécouvre profondément la figure d'un Dieu qui aime l'homme parce qu'il l'a créé et parce qu'il veut le sauver et le faire vivre avec lui.
A partir de là, dans cette vie apparemment très monotone et très ennuyeuse, Thérèse saura faire briller une sorte d'énergie et de flamme intérieure, ne jamais se plaindre, ce qui n'est pas très facile dans les couvents, et surtout se laisser saisir par cette présence de Dieu et petit à petit y découvrir la source profonde de sa joie d'être consacrée à Dieu.
Cela se terminera d'une façon dramatique, puisque comme la plupart du temps à cette époque-là, les offices de nuit, le régime alimentaire un peu insuffisant aboutissait dans de très nombreux cas à la tuberculose, c'est ce qui lui est arrivé. Elle est morte tuberculeuse, et pour vous donner une petite idée du traitement, on faisait des cautérisations du fond de la gorge au fer rouge. Elle est encore passée par là. On le voit dans de film, un des plus beaux sur Thérèse de Lisieux, le film d'Alain Cavalier, et dans lequel on voit ce calvaire qu'elle a vécu à la fin de sa vie et en prime, elle a vécu aussi une crise de la foi, d'obscurité de la foi pendant six mois. Elle continuait à croire en ne comprenant plus rien. Je pense que c'est là aussi que son esprit d'enfance l'a sauvée, elle a dit : si Dieu m'a aidée et accompagnée jusque-là, Il m'accompagne même dans cette obscurité, de quasi-incrédulité dans laquelle je me sens plongée.
C'est cela qui a été son ultime témoignage, c'est d'arriver à croire même au cœur de la souffrance la plus atroce et d'un certain abandon et d'une certaine déréliction, que Dieu ne l'avait jamais abandonnée.
C'est une manière d'envisager la vie chrétienne qui est très proche des angoisses et des questions contemporaines. Là où partout les différents mouvements religieux contemporains ont plutôt tendance à chercher le merveilleux, l'extraordinaire, elle a dit simplement que la présence de Dieu n'était pas dans l'extraordinaire, qu'elle était dans la vie ordinaire d'une petite carmélite qui vivait les choses comme elles venaient et qui essayait de reconnaître simplement ce qu'elle était au milieu de tout cela.
Pour beaucoup d'entre nous c'est la manière dont nous essayons de vivre notre foi, ce n'est pas d'essayer de chercher des choses prodigieuses, ce n'est pas d'appuyer notre foi sur des événements miraculeux, c'est simplement de savoir que le vrai miracle c'est qu'on est aimé de Dieu.
AMEN