THÉRÈSE, LA VISIONNAIRE

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

E

trange destinée que celle de Thérèse qui, à la fin du dix-neuvième, inaugurant presque tout le vingtième siècle, témoigne à la fois d'une sensibilité maladive et d'une force intérieur peu commune. Cette petite Thérèse a en effet perdu sa maman à l'âge de quatre ans et demi et elle a maintenu une sorte de mélancolie presque hystérique à l'égard du décès de sa mère, et elle déplore elle-même cette hyper-sensibilité, qui fait qu'elle pleure quasiment tout le temps. Elle écrivait un peu plus tard lorsqu'elle est entrée au Carmel : "C'était vraiment insupportable, ma trop grande sensibilité, et lorsque je commençais à me consoler des choses en elles-mêmes, je pleurais d'avoir pleuré !" Vous imaginez bien qu'on avait là à faire à une petite fille un peu difficile à cerner. A tel point que son père qui est l'ange des anges, Monsieur Martin qui est un homme absolument délicieux, au seuil de ses quatorze ans, alors que la petite Thérèse tout heureuse rentre de la messe de Noël, avec cet air d'enfant qu'elle a encore, dit à son père qu'elle est tellement heureuse de poser ses souliers auprès du sapin, Monsieur Martin qui est pourtant si bon lui dit : "C'est la dernière année ma petite." Et Thérèse évidemment de pleurer puisqu'elle se voit contrainte, parce qu'elle prend très au sérieux la remarque de son père qui l'a fait abondamment pleurer, elle décide de rentrer dans la vie adulte, et d'essayer de quitter ces pleurnicheries de petite fille gâtée.

Curieusement, ces pleurnicheries de petite fille gâtée n'empêchent pas d'avoir les dimensions d'une âme absolument hors mesure. Une des choses les plus étonnantes, et c'est ce qui a fait la publicité qui est autour de sainte Thérèse, c'est qu'elle a absolument tout écrit. Il n'y a pas un mouvement de son âme, dans son carmel où elle est rentrée très tôt, puisqu'elle est rentrée à quinze ans, et qu'elle est morte de tuberculose très jeune, il n'y a pas un mouvement de son âme qui n'ait été retravaillé et ciselé. C'est quelqu'un qui a une sorte de possibilité d'analyse spirituelle hors mesure.

C'est rare que nous ayons cela dans l'Église, c'est comme une radiographie absolument parfaite de ce qu'est la vie de l'âme. On pourrait s'interroger, sur le plan psychologique, comment cette pleurnicherie et cette sensibilité quasi maladive chez sainte Thérèse ne l'a pas empêchée de se déployer, de s'ouvrir, de rencontrer, au fond, de faire les plus grandes expériences théologiques qui touchent à ce que saint Paul, les évangiles eux-mêmes décrivent dans la relation avec Dieu.

Ce qu'elle décrit, chacun peut s'y retrouver, certes, en corrigeant et en enlevant quelques fleurs inutiles dans son langage, mais c'est la manière de parler de l'époque, mais chacun de nous va trouver là une sorte de guide, de chemin, qui mène malgré tout à Dieu. C'est quelqu'un qui a levé les embuscades et de la psychologie, et du siècle dans lequel elle était parce qu'il faut bien imaginer que le siècle et la pensée théologique de l'époque étaient tellement raides, qu'il fallait vraiment être une championne pour se dégager des raideurs morales dans lesquelles on enfermait les gens.

Elle témoigne malgré tout d'une étrange liberté par rapport à la pensée contemporaine, pensée très janséniste, et elle veut, par elle-même, rencontrer son Jésus, son Christ, son Dieu. Il y a une sorte d'énergie, d'acharnement qui fait que, même si elle en souffre, rien ne va l'arrêter. Ce qui est très intéressant à comprendre chez sainte Thérèse, c'est qu'elle rentre au carmel avec la fougue de l'idéal, elle écrit en 1889, elle est encore novice : "Dépêchons-nous (elle parle à Dieu, elle parle à son Christ), de faire notre couronne". La couronne, c'était le symbole du mariage avec Dieu, couronne qui d'ailleurs était mise symboliquement mise sur la tête de la religieuse qui rentrait au carmel, et elle voit sa rencontre avec Dieu comme un mariage. Et puis, quelque temps après, elle reconnaît que ce n'est pas à elle-même à faire sa couronne, mais c'est Dieu qui la fera, et Lui seul. Et tout au long de la vie, c'est une image, un exemple, il y a une sorte de dépossession progressive d'elle-même pour que Dieu fasse ce qui est impossible, mais qu'elle maintient avec espérance dans son désir. L'impossible appartient à Dieu, mais il appartient au désir de l'homme de l'espérer.

C'est cela qui pourrait résumer la vie de Thérèse. C'est sûr qu'il y a une sorte d'abandon à Dieu, et faisons bien attention à ce mot car il a tellement été galvaudé qu'on a l'impression qu'il faut se laisser aller comme un soufflet, mais cela n'a rien à voir. Il y a une activité intense, un acharnement énergique dans la vie de Thérèse qui et de s'abandonner à Dieu, et cela demande une énergie, un chemin, un mouvement.

Au fond, chez Thérèse, c'est comme si elle voyait d'emblée les petites choses et la grande qui l'illumine par derrière. Ce n'est pas quelqu'un qui a méprisé le monde, pas du tout, d'ailleurs, à côté de sa pleurnicherie dont je parlais au début, on trouve une fille extrêmement gaie, vivante, souriante, joyeuse des choses de la vie, qui s'enthousiasme très rapidement pour tout ce qui est de la vie commune, de la vie familiale, les choses les plus simples. Mais derrière ces petites choses, elle entend le murmure de la grande chose qui les anime.

Je voudrais pour éclairer rapporter un texte d'un écrivain hollandais qui disait au seuil de sa mort d'ailleurs : "Peut-être la Lumière est-elle plus facilement accessible dans les heures proches de la mort que dans le train-train de la vie quotidienne, lorsque la mort n'est pas à l'horizon. Il y a tant de choses lumineuses dans la vie : le printemps, le mimosa, le merle, Mozart, l'amour, le vin, les yeux des amis, la danse. Sont-elles concurrentes de la claire et grande Lumière ? Dans l'expérience non encore mûrie, oui. La joie des choses est évidente. La grande Lumière a besoin d'être découverte, l'âme doit se rappeler des petites lumières qui puisent leur origine dans la grande Lumière. Pour les enfants, c'est là parfois quelque chose qui va de soi."

Visionnaire, Thérèse l'était en entendant derrière les petites lumières, la grande Lumière. En voyant derrière les petites choses, la grande Lumière qui anime incessamment sans se lasser, les choses les plus humbles de la vie quotidienne. Je pense que lorsque nous mourrons nous-mêmes, c'est cela qui nous apparaîtra en premier, nous découvrirons que Dieu n'a jamais été absent d'aucune des choses de la vie, même les plus petites, les plus humbles, non pas que ces choses-là ne soient pas belles en soi, au contraire, elles portaient un éclat de la Beauté et de la Bonté de Dieu, et c'est ce que sainte Thérèse a voulu transmettre à tous ceux qui la lisent maintenant, comme un témoin de la miséricorde et de l'éternité de Dieu.

 

AMEN