UNE PETITE PRINCESSE
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT
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'est l'histoire d'une princesse viking, princesse normande, elle tient de ses ancêtres lointains, ces brûleurs d'herbes, ceux qui remontaient les fleuves en criant, pour aller piller. Elle tient ce courage qui lui a fait parcourir sa course de géant.
C'est l'histoire d'une princesse qui a consigné, pas dans un vieux grimoire en parchemin, mais sur un petit cahier d'écolier, avec une écriture tout à fait serrée, consignée à la demande de sa prieure, son histoire, "l'histoire d'une âme", mais qui ne voulait pas faire œuvre simplement d'une sorte de mémoire ou d'une espèce de rêverie adolescente qui raconte un peu son petit journal. Elle voulait consigner un philtre d'amour et sans doute aussi le secret de l'éternelle jeunesse.
Elle est étonnante cette petite princesse, parce que si elle le fait, c'est parce qu'elle veut aider les personnes les plus blessées, les plus lointaines, celles qui ont le moins entendu parler de Dieu.
Quel est son secret ? Elle commence par se rendre compte que tous ceux et toutes celles qui sont avec elle, s'épuisent dans de durs travaux pour essayer de parvenir à la sainteté par leurs propres moyens, d'escalader la montagne de la perfection en usant complètement leurs forces. Elle s'aperçoit que ceux qui paraîtraient les plus saints sont peut-être en fait les plus aigris, les plus tristes, celles qui sont les moins joyeux, les moins fervents, les moins enfants de toute la bande. Même elle, à un moment, elle se lamente, parce qu'elle voudrait faire comme les autres, et elle dort à l'oraison. Au carmel il y a quand même deux heures d'oraison par jour, il y a de quoi s'endormir. Elle se lamente, mais que va-t-elle faire ? Est-ce qu'elle continuer à gémir sur son imperfection, que jamais elle ne parviendra sur cette montagne qui est réservée aux plus grands ? Elle est remplie de désirs, cette princesse, elle a des désirs plus grands que le monde. Elle a des désirs que personne ne pourrait combler. C'est comme si elle était avec sa petite Austin au départ d'une course de formule un. Ils sont tous là avec leurs gros bolides, les saint Jean de la Croix, les Thérèse d'Avila, elle est là et elle voudrait courir aussi. Elle emploie une comparaison, dans un style un peu fleuri, mais derrière, c'est très profond, la fameuse comparaison du petit oiseau, elle dit qu'elle a les plumes d'un petit oiseau mais qu'elle a le regard de l'aigle. Et ce petit oiseau fixe intensément le soleil divin, et il fixe aussi les grands oiseaux. Le génie de cette princesse, c'est de penser qu'il faut faire quelque chose pour ne pas rester là sur la ligne de départ, on ne va pas reculer, on est de la race des vikings.
Alors, elle a un petit secret, cette "petite voie", qui est une façon assez virile d'envisager la vie, quelque chose qui nous pose dans une vie, puisque c'est accepter humblement, sous le soleil de Dieu, d'être vraiment abandonnée à ce Dieu-là, d'être posée là pour que le Seigneur nous soulève. C'est très profond, parce que c'est accepter ses imperfections, ce qui est, je crois, réservé aux plus grands. Accepter d'être tels que l'on est, accepter de ne pas rêver sa vie, mais d'être posé là. Et en même temps, car il ne s'agit pas seulement de se poser là, mais il s'agit d'avancer, en même temps, c'est de faire des petites choses, puisqu'on n'a pas la force d'en faire de grandes.
Voilà le secret tout simple, presque tout bête de cette "petite voie", qui n'est pas du tout une voie de facilité, ou de personnes qui auraient démissionné de la vie, mais au contraire de personnes qui ont vraiment pris en main, pris en charge cette vie que Dieu leur a donné.
Le sceau de cette petite voie qu'elle a exploré, parce qu'on n'est pas très sûr que cela tienne vraiment, ou alors c'est une voie pour des carmélites de fin dix-neuvième, et aujourd'hui, cela ne peut pas nous concerner, le sceau c'est cette épreuve. Le sceau c'est la croix du Bien-Aimé qu'Il lui a tendu à la fin de sa vie, qu'elle a vraiment saisi à travers cette tuberculose qui l'a emportée à toute vitesse. Le sceau qui m'a toujours bouleversé, c'est dans les derniers entretiens. Cette petite voie, elle continue à la tenir même confrontée à l'extrême souffrance, cela, c'est réservé aux plus grands.
J'associe toujours Sainte Thérèse aux condamnés à mort, parce que, vous le savez, elle a prié pour Pranzini, et il a eu un mouvement avant d'avoir la tête coupée. Mais je l'associe aussi aux condamnés à mort à cause de Jacques Fesch, dont on fête les quarante-cinq ans de la mort. Il a été condamné à mort en 1957, il avait tué un policier. Il fait une véritable ascension spirituelle dans sa prison. Sa compagne favorite, dans les six mois qui précèdent son exécution, c'est sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Il y a des pages extraordinaires de familiarité, de proximité avec elle. Il est mort au petit matin du premier octobre.
Etonnant comment une petite voie peut toucher les cœurs les plus lointains, tous ceux que la croix aurait effrayé, tous ceux que les efforts trop grands auraient terrifié. Mais ceux qui, confrontés à une situation difficile, l'attente de la mort, n'envisagent que des petits moyens au creux de leur prison, et cela me prouve aussi que ce sceau que Dieu a mis à travers l'extrême souffrance de sainte Thérèse à la fin de sa vie, me prouve encore la pertinence de cette petite voie que Thérèse a ouverte.
AMEN