CE QU'ELLE N'EST PAS !

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

es grandes figures de la sainteté moderne ont généralement des caractères très typés. Alors que pendant très longtemps les saints correspondaient en général à une figure héroïque, très standardisée, inspirée généralement de l’idéal mili­taire, l’héroïcité des vertus, les saints modernes ont des itinéraires tellement particuliers qu’on ne peut pas les mettre dans le même panier.

Dans le cas de sainte Thérèse de Lisieux, c’est peut-être un des itinéraires les plus singuliers qui soit. Comment se fait-il, comme je vous le disais au début, que cette petite carmélite morte à vingt-quatre ans, après une vie d’une banalité atroce, très conven­tionnelle, ait pu devenir une si grande figure de sain­teté pour le monde moderne ? C’est vrai que Thérèse incarne un visage de la sainteté tout à fait inattendu et vraiment singulier.

Procédons par élimination : ce n’est sûrement pas la sainteté de la beauté. Thérèse de Lisieux n’est vraiment pas Fra Angelico, il s’en faut de beaucoup, et si l’on juge par le lyrisme très médiocre de ses comparaisons dans ses poèmes, une littérature vrai­ment très fleur bleue, et fleur bleue très très pâle, si on en juge par la statuaire qui en a dérivé, on a vraiment pas l’impression que Thérèse ait eu le pressentiment de ce que pouvait représenter la véritable beauté. Comme disait Claudel à propose des statues, que ce soit celle de sainte Thérèse ou de Notre-Dame de Lourdes, ce ne sont vraiment pas des choses que nous aurions envie de mettre dans notre salon. Et de fait, je crois que ce n’est pas faire injure à Thérèse de Lisieux qu’elle n’avait vraiment pas le sens de la beauté.

Ce n’est pas non plus exactement la sainteté de l’intelligence ou du savoir. Non pas que Thérèse ait manqué d’intelligence, au contraire, je crois qu’elle était extrêmement intelligente, mais elle ne correspond pas du tout à ces grandes références de la sainteté de l’intelligence comme saint Thomas et saint Bonaventure au treizième siècle, comme saint Augustin, elle ne correspond pas d’ailleurs beaucoup au même idéal de la sainteté de l’intelligence telle que Edith Stein l’incarnera au moment de la crise de l’Europe vers les années trente et quarante. Thérèse aurait beaucoup voulu être savante, elle aurait beau­coup aimé être exégète, elle aurait beaucoup aimé étudier scientifiquement l’Ecriture, mais je vous prie de croire qu’à l’époque, la structure du Carmel prenait grand soin d’empêcher l’émancipation intellectuelle des sœurs, et qu’on les confinait soigneusement dans une ignorance sacrée et de la Bible, et de la Tradition chrétienne, si bien que la pauvre se faisait passer en douce les citations d’Ancien Testament par la seule de ses sœurs qui était encore dans la vie civile. Si bien qu’on peut dire que les manuscrits sont en grande partie, du moins dans les textes de l’Ancien Testa­ment qu’elle cite, dus à des petits coups de désobéis­sance de Thérèse de Lisieux par rapport à la Règle du Carmel.

Donc, on ne peut pas dire que Thérèse ait eu cette espèce de génie du déploiement du savoir, de la connaissance du mystère de Dieu d’une façon intel­lectuelle. Mais alors, qu’est-ce qui a fait le génie de sainte Thérèse, et qui a fait qu’elle est aujourd’hui encore pour des millions de chrétiens une référence et d’une si grande sûreté qu’on l’a nommée docteur de l'Église. Je crois que Thérèse incarne pour le monde moderne une réelle sainteté du cœur et de l’affectivité. Et là encore, il ne faut pas se méprendre. Précisément si Thérèse a tellement touché dans son ministère céleste, le cœur de nos contemporains, c’est parce qu’elle-même a eu une affectivité assez blessée. Ce n’est pas commode pour une petite fille, même à cette époque où les mœurs étaient plus dures, ce n’est pas commode pour une petite fille de perdre sa mère quand on a quatre ou cinq ans. C’est une chose terri­ble, et même si on a beaucoup de sœurs autour de soi et qui s’occupent de vous, en réalité, cela ne remplace pas. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, quand on essaie d’étudier de près la vie affective de Thérèse, on s’aperçoit que cette espèce d’amour sans mesure pour son père, à certains moments ne témoigne pas d’un équilibre fou. C’est une affectivité blessée, et c’est pour cette raison que je trouve cela très beau, Thérèse est consciente de ses limites, de ce qu’aujourd’hui dans le vocabulaire moderne, on appellerait une cer­taine névrose et qui est réelle chez elle, et qu’elle a pu à travers cette épreuve, à travers ses limites et à tra­vers ses souffrances, arriver à ne pas se complaire dans ce qui était une certaine maladie de l’affectivité chez elle, mais au contraire, par le don de soi, par le sens d’une véritable vie consacrée, elle est arrivée à trouver un vrai chemin de la sainteté du cœur. Je pense que c’est par là qu’elle nous touche tellement aujourd’hui, parce que dans les décennies que nous venons de vivre et que nous allons encore vivre pen­dant un certain temps, je crois que l’affectivité de beaucoup de gens est profondément bouleversée, blessée, parfois même complètement aberrante. Si sainte Thérèse exerce un patronage particulier, c’est auprès de tous ces gens, et nous en sommes tous d’un côté ou d’un autre de notre personnalité, de tous ces gens blessés dans leurs désirs, dans leur cœur, dans leur affectivité.

Thérèse a eu ce sens à la fois d’une immensité de l’aspiration du désir humain vers Dieu, elle a vécu de façon souvent dramatique, souvent sur le mode de la frustration, sur le mode d’une sorte d’insatisfaction fondamentale, mais elle a su en même temps que cette blessure et ce désir étaient en réalité le seul lieu par lequel Dieu pourrait commencer à travailler dans no­tre cœur, à le sauver et à le guérir. Je crois que c’est cela l’itinéraire de Thérèse, c’est d’avoir su découvrir que c’étaient ses propres faiblesses affectives qui étaient le lieu même de la guérison et du salut de Dieu. C’est une intuition profondément évangélique, elle l’appelle à sa manière la "petite voie", c’est-à-dire qu’à partir du moment où l'on a perçu cette faille et cette faiblesse dans notre cœur et notre affectivité, on n’a rien à perdre. Je crois que c’est cela qui rend la sainteté de Thérèse si moderne, c’est une sainteté du : de toute façon, je n’ai rien à perdre. C'est cela que veut dire la voie de l'enfance, ce n'est pas le retour à la mièvrerie stupide qu'on en a fait parfois à commencer par ses sœurs lorsqu'elles ont censuré la publication des manuscrits, mais c'est véritablement le côté casse-cou, et je risque tout de la sainteté du cœur. C'est cela la grandeur de Thérèse. Quand elle a compris que de toute façon, que ce qu'elle était, ne tenait que par des bouts de ficelles, que la manière dont était construite sa vie, son cœur et une affectivité brisée en beaucoup d'endroits, elle a compris qu'il n'y avait qu'une solu­tion c'était de faire confiance à la grâce de Dieu. C'est exactement cela la voie d'enfance, c'est de dire à Dieu : je n'ai rien à te donner. Ce qui lui a fait répondre à la sœur qui lui disait : quand vous arriverez au ciel, vous aurez des tas de choses à donner à Jésus, elle répondit, non, j'arriverai les mains vides. Elle savait très bien que de ce point de vue-là elle était dans une pauvreté incroyable, mais en même temps, puisqu'elle n'avait rien, elle ne risquait pas de perdre quelque chose. On dit souvent, qui ne risque rien n'a rien, c'est vrai pour elle, mais c'est surtout parce qu'elle avait pris cons­cience qu'elle n'avait rien, qu'elle ne risquait rien, et c'est comme ça qu'elle a tout gagné.

Il y a un côté un peu paradoxal de Thérèse de Lisieux, c'est ce côté moderne de la sainteté du "jack-pot", c'est un peu la loterie. Elle tente le tout pour le tout, elle n'a jamais eu conscience qu'elle allait y arri­ver, elle a vécu les derniers mois de sa vie dans un doute incroyable, elle ne sait plus très bien autour du problème de l'existence de Dieu, du sens de sa vie, mais elle a dit, de toute façon, comme c'est parti, je ne risque rien. Je crois que c'est pour cela qu'il y a un côté un peu incroyable, un peu fou de la sainteté de Thérèse, vraiment blessé, un peu abîmé, mais génial. Quand on a tout risqué, qu'on s'aperçoit qu'on n'a rien, on essaie ... Et je crois que c'est ce côté-là qui a fait la grandeur de la sainteté contemporaine, et c'est pour cela qu'elle nous touche, parce qu'effectivement quand on commence à avoir ce regard un peu lucide sur nous-mêmes, sur notre histoire, sur ce qu'on a vécu, on s'aperçoit que d'une certaine manière, au bout d'un certain temps, on n'a rien à perdre.

Demandons à Thérèse qu'aujourd'hui encore elle nous éclaire par ce chemin qui évidemment est fait d'une très grande humilité, de beaucoup de déli­catesse et d'attention, mais aussi de cette extraordi­naire audace qui nous manque tant aujourd'hui, parce que c'est cela la véritable audace de la sainteté.

 

 

AMEN