L'ÉVANGILE DES PETITS
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ous sommes confrontés à un mystère, que ce soit le mystère de l'amour, des hommes et de Dieu, ou le mystère de la mort, nous sommes confrontés avec un mystère devant lequel nous nous sentons peu de poids. Et l'impression heureuse ou malheureuse qui se rejoint est celle d'avoir été ballottés par ces événements et que notre légèreté intérieure semble mise en défaut par rapport au mystère de notre propre vie.
Et notre première réaction, face à ce mystère pesant, c'est de tenter de prendre du poids, non pas que nous grossissions, mais nous essayons de faire face aux événements en donnant à notre frêle esquif une direction, en barrant du mieux que nous pouvons face au vent ou contre le vent, et en tentant d'alourdir notre navire pour qu'il garde son équilibre sur la mer heureuse ou malheureuse, déchaînée ou joyeuse. C'est un instinct presque irrépressible que de tenter de contrer le poids du mystère de la vie par notre propre poids.
Je crois, et sainte Thérèse nous l'enseigne, que nous faisons fondamentalement erreur parce qu'un jour ou l'autre, le poids de ce mystère est trop grand et nous sommes en rupture d'équilibre. Après le deuil, dans le quotidien de la vie, il semble que ce poids artificiel ne soit pas un véritable poids mais une sorte de tentative, assez maladroite, de contrer le mystère dans lequel nous étions tombés, face auquel nous étions confronté.
Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, qui avait l'ambition d'un apôtre, d'un missionnaire, d'un guerrier, qui voulait tout faire tout de suite, a découvert que la perfection qu'elle cherchait, ce mystère imprenable de la divinité à ravir, était trop grand pour elle. Et comme elle est rusée, et assez féminine, elle a compris qu'il fallait contourner cette échelle trop haute pour elle et qu'il fallait, sans humour, épouser sa petitesse. Elle raconte dans sa conversion qu'un jour, en lisant l'évangile, elle a réalisé qu'il n'était pas fait pour les grands, pour les puissants, pour ceux qui tentent d'avoir du poids face au mystère du monde, au mystère de la vie, mais que l'évangile est fait pour les petits, que la grandeur et le poids de l'évangile est fait pour ceux qui sont petits et qui le restent. D'ailleurs, elle dira un peu plus loin "on peut bien rester petit, même dans les charges les plus redoutables, même en vivant très longtemps. Si j'étais morte à 80 ans, que j'aurais été en Chine, partout je serais morte, je le sens bien, aussi petite qu'aujourd'hui."
Ce consentement profond de petitesse intérieure n'est pas une façon de s'accepter totalement misérable, mais c'est accepter qu'une certaine médiocrité, car c'est cela la petitesse, soit reconnue par nous et au besoin être entendue, pesée pour mesurer notre légèreté. "Un jour de fête, raconte une novice, au réfectoire on avait oublié de me donner comme à toutes un dessert qui était de mon goût. Après le dîner, j'allais trouver sœur Thérèse de l'Enfant Jésus et je trouvais justement près d'elle ma voisine de table à qui, adroitement, je fis comprendre son manque d'attention. Evidemment, dans les réfectoires monastiques, on s'arrange pour que son voisin ait autant à manger que soi-même, c'est une question de service et d'attention à l'autre. "Sœur Thérèse, m'ayant entendue, m'obligea à aller demander ce dessert à la sœur chargée du service. Et comme je la suppliais de ne pas m'imposer cette démarche humiliante, elle répondit : "Ce sera votre pénitence. Vous n'êtes pas digne des sacrifices que le Bon Dieu vous demande. C'est Lui qui a permis cet oubli et vous trompez son attente en réclamant." Je puis dire conclut la sœur, que pour toute ma vie la leçon porta des fruits."
Privés de dessert ! Nous le sommes en permanence. Le problème, c'est que nous acceptons mal d'être privés de dessert et que nous lorgnons sur le dessert du voisin. Il n'est pas confronté comme moi à ce mystère. Il semble avoir plus de poids que moi face à mes problèmes. Est-ce que je ne pourrais pas, en tentant de lui ravir quelque chose, d'être non pas moi mais ma voisine, mon voisin. Consentir à souffrir d'un dessert qui ne nous est pas donné. Consentir à ce manque fondamental qui cisaille ma vie intérieure. C'est peut-être accepter que Dieu travaille, c'est peut-être accepter dans un seul élan, en reconnaissant que nous manquons fondamentalement, de se tourner vers Celui qui est tout, qui est le poids et la puissance, et qui n'attend que notre consentement libre pour pénétrer, rentrer dans notre cœur et le transformer. Le consentement, c'est cette démission que-nous faisons en disant : je ne pourrai pas me changer, il me rend plus riche que je ne suis. Par contre je connais quelqu'un qui est riche, qui peut m'enrichir, Il acceptera simplement que je m'accepte petit et que je reste petit jusqu'à la fin de ma vie.
Un autre élément qui nous permet de comprendre ce qu'est la petitesse est ce que j'appelle "le dégagement du cœur". Thérèse disait à ses sœurs puisqu'elle était maîtresse des novices : "Vous vous livrez trop à ce que vous faites. Vous vous tourmentez trop de vos emplois, de tout ce que vous avez à faire." Est-ce que les religieuses sont pressées ou non ? Leurs travaux les empêchent-elles de prier, de faire oraison ? Et bien vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle y employer consciencieusement le temps prescrit et avec dégagement du cœur." Nous sommes petits, mais nous sommes destinés à une autre grandeur et nous devons avoir par rapport à cette petitesse une sorte d'humour fondamental qui nous permet de ne pas lui être soumis mais de l'offrir. Et de l'offrir dans un élan de générosité qui vient du fond de nous-même, comme un enfant qui sait s'offrir. C'est offrir sa petitesse pour grandir à l'égard de l'adulte qui le recueille et qui l'enserre dans sa tendresse. Il ne s'agit pas d'être attaché à sa petitesse comme par un attachement quelque peu morbide à cultiver cette médiocrité, à gratter ses croûtes, mais à l'offrir comme une chose trop bête, trop petite, et en demandant à Dieu que seul, Lui veuille la combler. Elle disait aussi qu'il fallait trouver de la joie en toute chose.
"C'est bien d'être gai en récréation, mais il y a une manière religieuse d'être gai, de distraire les autres. Vous êtes quelquefois d'une gaîté folle et vous croyez que cela plaît aux sœurs. Elles rient de vos folies, c'est vrai, mais cela ne les édifie pas. Soyez charitables, prévenantes, aux recréations, obligés les anciennes en allant leur chercher des chaises, puis en toute occasion soyez obligeantes. Une petite novice devrait toujours en faire trop, ce serait si joli."
Pour être joli aux yeux de Dieu, il faut retrouver la façon dont sainte Thérèse avait fleuri de la grâce divine toute sa vie de femme ce qui permet, encore en ce jour, d'être fleuris avec elle, de nous réjouir avec elle de la qualité de la grâce divine. Demandons que chacun de nous trouve grâce à sa mesure, afin que la petitesse qui est la nôtre, si petite mais si jolie, plaise toujours à Dieu et qu'ainsi Il nous comble de sa grandeur.
AMEN