MALGRÉ LES DOUTES

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e pape saint Pie X qui fut le premier pontife de ce siècle déclara, quelques années après la mort de sainte Thérèse, le 30 septembre 1897, jour d'ailleurs où le Pape Paul VI fut baptisé, Pie X déclara qu'elle était "la plus grande sainte des temps modernes." Et pour que vous puissiez les méditer je voudrais vous lire quelques extraits de ses manuscrits autobiographiques ou de ses poèmes. Il est certain que ce qui est dit de sa propre vie, ici, ne reflète pas tous les aspects de sa sainteté ni même tous les événe­ments de sa vie. Mais tel n'est pas mon propos.

"Appuyée sans aucun appui, sans lumière et dans les ténèbres, je vais, me consumant d'amour. Je dois lutter sans repos et sans trêve. De tout l'enfer, je défie la fureur. En souriant je défie la mitraille. Dans tes bras, ô mon Epoux divin, en chantant je mourrai sur un champ de bataille et les armes à la main. En cette vie, je souffre sans lumière. Souffrir en attendant qu'Il me regarde encore. Pour mon âme envahie par les plus épaisses ténèbres la pensée du ciel si douce n'est plus qu'un sujet de combat et de tourment. Tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais. Ils pénètrent dans mon âme, l'enveloppent de telle sorte qu'il n'est plus possible de retrouver en elle l'image de ma patrie. Tout a disparu et je ne sais même plus si je crois ce que je chante. J'admire le ciel matériel, mais l'autre, pour moi, l'autre ciel est fermé. Il n'y a aucune éclaircie, un trou noir où je ne distin­gue plus rien."

Et quelques semaines avant sa mort, elle fai­sait cette confidence à Mère Agnès. "Un doute re­doutable m'a atrocement obsédée hier soir. J'ai été prise d'une véritable angoisse. Je ne sais quelle voix maudite me disait : "Es-tu sûre d'être Aimée de Dieu? Est-il venu te le dire ?" Puis ce qui s'impose aujour­d'hui à mon esprit, c'est le raisonnement des pires matérialistes."

Je ne sais pas quelle image vous avez de sainte Thérèse de l'Enfan-Jésus, mais elle fut "une femme de combat", elle fut une femme de lutte et elle fut une femme qui a traversé l'épreuve de la foi, elle le dit elle-même, une femme qui a connu les nuits obscures du doute, sur Dieu, sur l'amour de Dieu, et qui est morte au bout d'un tunnel long et terriblement sombre. Et elle-même disait que sa "tentation fonda­mentale et permanente c'était le matérialisme."

Lorsque Pie X a déclaré qu'elle était la plus grande sainte des temps modernes, ce n'était pas for­cément un compliment. Il signifiait par là que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus avait connu, dans sa vie religieuse et chrétienne, les épreuves spirituelles les plus fortes, les plus ténébreuses et humainement les plus désespérantes, celles du doute sur l'existence et l'amour de Dieu. Or c'est bien l'épreuve du monde moderne que celle d'avoir perdu le sens de l'amour de Dieu et même de ne plus croire en son existence. Elle est vraiment celle qui, dans sa sainteté, a précédé ce siècle matérialiste et athée. Elle l'a précédé dans sa propre vie, dans sa propre vie spirituelle, dans sa pro­pre prière. Et elle fut extrêmement sensible, de façon très intuitive plus rationnelle, à cette détresse d'un monde qui se perdait parce qu'il refusait Dieu et l'amour qui vient de Dieu.

Nous ne sommes pas coutumiers de cet aspect de la sainteté de Thérèse de l'Enfant-Jésus et pourtant ne serait-ce pas cela essentiellement sa sainteté ? Ce­pendant, quoique sa raison, son imagination, son es­prit niait en elle ce qu'elle croyait, elle n'a jamais cessé de croire, dans une confiance absolue mais to­talement aveugle. Elle ne ressentait rien. Elle ressen­tait même que ce en quoi elle croyait ne devait pas exister. Elle a donc connu l'épreuve radicale du doute, mais elle est radicalement restée attachée, en secret, à la présence, sans signe, de son Seigneur et de son Dieu.

Alors nous la prierons pour nous-mêmes, au moment où nous traversons éventuellement les dou­tes, les tentations de toutes sortes. Nous la prierons pour ce monde contemporain dont elle est une émi­nente figure à cause de cela parce qu'elle a connu et partagé dans sa propre chair, dans sa propre vie spiri­tuelle et dans sa sainteté, le drame d'un humanisme athée. Elle en a pressenti la désespérance, le néant et l'absurde. Nous la prierons pour qu'elle soit toujours, pour nous d'abord et pour ce monde, cette plus grande sainte des temps modernes, celle justement qui, parce qu'elle a connu la tentation de ces temps modernes est capable d'aider nos contemporains à trouver les voies qui mènent à l'espérance. Ce ne sont que celles d'une confiance absolue, totale et définitive, quoique obs­cure en l'amour de Dieu.

 

 

AMEN