QUELLE AUDACE !

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

'avantage avec sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus c'est que nous avons quasiment à faire à une radiographie précise de la sainteté. La proximité même de cette sainte, les ouvrages nombreux à son sujet, les manuscrits autobiographi­ques ou même les photos nous permettent de voir, de contempler, d'approcher, si ce n'est d'admirer, de nous familiariser avec ce qu'est une sainte. Et si nous avions à résumer sainte Thérèse, nous pourrions ex­primer la genèse de sa sainteté de la façon suivante : de l'appétit féroce de la sainteté à l'audace de l'aban­don.

Je prends exprès ces deux termes-là un peu violents, que ce soit l'appétit féroce ou l'audace, parce qu'il y a en Thérèse une sorte d'impétuosité qui a mis longtemps à se convertir, mais qui est permanente, constante, que ce soit au début ou à la fin de sa re­cherche. Quand le Seigneur transforme quelqu'un "en saint", Il ne change pas pour autant ses qualités, mais Il les réordonne, Il les oriente vers le but recherché. Et je crois qu'Il a profité de cette passion que Thérèse avait au fond du cœur, en même temps qu'une cer­taine naïveté, pour transformer ces deux qualités, qui auraient pu être même des défauts pour une femme de cette époque, pour les transformer en qualités de sainte.

Thérèse avait un appétit féroce de sainteté. Elle disait elle-même à sa mère supérieure : "Je veux être une sainte." Et comme la supérieure répondait : "Ma fille, c'est là péché d'orgueil !" Thérèse, pas bête, ajoutait : "mais une petite sainte cachée." Ce n'est pas pour autant qu'on minimise la sainteté, quand on dit cela, mais c'est qu'on voit la vraie grandeur de la sainteté, car la sainteté est vraie quand elle est cachée.

Elle ajoute : "La sainteté ne consiste pas à dire de belles choses, elle ne consiste même pas à les penser ou à les sentir." Et elle ajoute cette chose ter­rible : "Elle consiste à souffrir, à souffrir de tout." Plus loin encore : "La sainteté, il faut la conquérir à la pointe de l'épée. Il faut souffrir, il faut agoniser."

Elle dit cela au début de sa recherche au Car­mel. Son chemin va être semé de beaucoup d'embû­ches et d'obstacles. Lorsqu'elle identifie sainteté et souffrance, chose qui est vraie sous un certain angle mais qui est fausse quand on veut la prendre sur soi, quand elle parle de conquérir, elle a à la fois raison et tort, car peu à peu Thérèse va découvrir que devenir sainte, c'est s'abandonner. C'est finalement le mot le plus difficile de toute la spiritualité thérésienne.

Quand on dit s'abandonner, on y voit un peu une attitude passive de soumission. Sainte Thérèse dira elle-même que s'abandonner ne veut pas dire renoncer à l'activité de l'amour : "Tout au contraire, c'est prendre conscience des richesses inouïes qui nous entourent, du trésor qui nous est offert, de ce cœur de Dieu qui saigne pour nous et qui comme à portée de notre cœur. C'est prendre conscience de façon tellement aiguë qu'on finit par en souffrir soi-même de ce que Dieu nous offre sur un plateau, ce bonheur, cette paix, cette joie, cette sainteté qui nous est comme offerte."

Dans un premier temps, Thérèse avait pris conscience de façon presque douloureuse de ce que Dieu peut offrir au cœur de chaque homme. Mais en même temps, et c'est là le signe de l'abandon, il n'est pas à portée humaine. Même s'il semble à portée de notre âme, malheureusement cette courte distance qui peut être raccourcie par Dieu pour que nous puissions le contempler n'est pas à portée humaine. Et elle dira elle-même : "Je ne veux pas atteindre à la sainteté, elle est au-dessus de mes forces personnelles." C'est à la fin de sa vie. Le programme de sa profession : "L'amour infini, sans limite autre que Toi est devenue une tâche non plus simplement élevée mais surhu­maine. On ne définit pas la notion d'infini par ses propres forces. On reste au-dessous de la mesure. Plus on aime, plus aiguë est la conscience de ce fait." Et cette phrase magnifique : "Dieu grandit plus vite à nos yeux que le feu le plus embrasé de notre cœur."

C'est bien là la découverte de la sainteté que de découvrir avant de devenir sainte, avant de convertir son cœur, avant de s'affiner au feu de Dieu, de découvrir la grandeur de Dieu avant même que son cœur n'y prenne feu et ne se convertisse à son contact. Enfin cet abandon signifie simplement, et c'est en cela qu'il est actif, la visite de l'intérieur de Dieu. Thérèse parle beaucoup de la miséricorde de Dieu, mais elle la découvre non pas comme ce pardon qui vient racheter l'homme mais comme le mystère même de Dieu. Comme si de l'intérieur même du cœur de Dieu, elle découvrait qu'Il est Lui-même une miséricorde inlas­sable. Ainsi celle qui prend conscience du trésor de l'évangile du salut qui nous est proposé, qui en me­sure d'abord la proximité, qui se heurte à l'impossibi­lité radicale d'atteindre par elle-même à cette sainteté atteint un premier abandon.

Deuxième abandon, la sainte n'est plus celle qui mesure la distance entre l'homme et Dieu mais celle qui vit dans le mystère même de Dieu, qui y vit comme familière, parcourant le paysage de Dieu et découvrant ce qu'est Dieu, en Dieu.

C'est cela qui est sublime en sainte Thérèse, c'est qu'elle est restée tout à fait Thérèse, tout à fait une femme de son siècle, tout en étant, comme on dirait ici, "celle qui fréquente" l'intimité même de Dieu.

L'avantage de cette proximité de cette sainte, c'est qu'elle nous offre des chemins, qu'elle nous offre des voies, qu'elle y va "à petits pas", à petits pas d'en­fant, et qu'elle nous invite à la suivre avec ce petit pas d'enfant pour découvrir, comme un enfant découvre son père, pour découvrir derrière elle, le mystère même de Dieu, le mystère de sa miséricorde qui est comme son secret. N'hésitons pas à nous laisser invi­ter par cette proximité des richesses, mais à savoir que seul Dieu peut nous les apporter. Suivons sainte Thé­rèse sur cette voie de l'enfance et marchons douce­ment derrière elle, pour découvrir la sagesse et l'amour infini de Dieu.

 

AMEN