L'ABSOLU DE DIEU

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

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ne des caractéristiques de Thérèse de l'Enfant Jésus, c'est la manière extrêmement directe par laquelle elle abordait les problèmes. Je crois que c'est un peu cela que montre la parution de ce film sur les écrans du monde entier. Cela signifie que pour cette religieuse, pour cette sainte, il ne faut jamais y aller par quatre chemins. Quand on veut traiter un problème, il faut y aller di­rectement. Quand on veut entrer au Carmel, il faut aller voir le Pape. Quand il faut entrer au ciel, il faut mourir de tuberculose à 24 ans. Bref, il ne faut jamais faire les chose à moitié, et par conséquent s'il s'agit de toucher le cœur des hommes d'aujourd'hui, et bien tant pis, on ira sur les écrans, quoi qu'il en coûte.

A travers cela c'est un peu le portrait profond de cette sainte qui nous est livré. C'est le fait qu'elle ait toujours senti et vécu l'immédiateté profonde de la présence et de l'amour efficace de Dieu en elle. Au milieu d'un monde, qui est celui du dix-neuvième siècle finissant, qui est un monde extrêmement com­pliqué, peut-être encore plus compliqué que le nôtre, parce qu'il est exactement à la charnière de deux grandes conceptions du monde, celle dont tout l'Occi­dent avait hérité depuis bientôt quarante siècles, et puis celle que nous commençons à entrevoir mainte­nant, il est certain que la religion chrétienne était quelque chose d'horriblement compliqué. Le souci de donner à l'Église un visage visible très exemplaire, très détaillé, dans lequel le moindre fait et geste devait être commenté à la lumière d'auteurs spirituels et de très longues digressions, on avait l'impression que tout était très compliqué. D'autant plus compliqué encore que la religion, à ce moment-là, est mal vue, voit les attaques se multiplier contre elle de tous les côtés, et que d'ailleurs les adversaires qu'elle tient peut-être pour les plus redoutables ne sont pas en fait les plus redoutables. Le fait qu'à cette époque-là, tout le comportement religieux est la plupart du temps, enfermé dans une sorte de carcan, de représentations, de convenances, tout cela est extrêmement pesant. Et la vie au Carmel, dans ce monde-là, n'est pas simple du tout. Tout ce que ce film nous laisse entrevoir de complications, voire même de relations psychologi­ques parfois un peu méchantes entre certaines sœurs, car Thérèse a dû souffrir beaucoup d'un certain nom­bre de sœurs, tout cela nous montre qu'en réalité Thé­rèse n'a pas vécu en dehors de la complication même de cette religion du dix-neuvième siècle finissant, qui même si elle a ses grandeurs et ses générosités, a beaucoup de complications.

Mais ce qui est génial de sa part, c'est qu'elle ait su trancher avec tant d'assurance en déchiffrant, pour son propre itinéraire personnel et ensuite pour l'itinéraire d'un nombre incalculable d'âmes qui cher­chaient Dieu, de personnes qui cherchaient Dieu, elle ait su retrouver la racine même, l'immédiateté même de l'amour de Dieu. Je crois que c'est en cela qu'on a pu la considérer comme "la plus grande sainte des temps modernes". En réalité, elle n'a rien inventé, et je ne crois pas que les saints aient quelque chose à in­venter. Et cependant, et c'est cela la grâce de la sain­teté qui transfigure, qui a transfiguré d'abord la vie de Thérèse et puis ensuite par son intercession la vie de beaucoup de gens, c'est le fait précisément qu'elle a découvert la lumière même de la simplicité absolue de la rencontre de Dieu dans l'amour. C'est en cela qu'elle est la mystique des temps modernes. C'est en cela qu'elle trouve cette relation absolument immé­diate de Dieu avec elle et avec chacun d'entre nous.

Pour sûr, il y a beaucoup de gens qui vivaient de ce type de sainteté à cette époque-là mais le pro­blème est qu'ils ne s'en rendaient pas compte. Et pour qu'elle puisse le réaliser et le vivre, il lui a fallu une audace incroyable. Elle a rencontré des tas de diffi­cultés, mais à travers tout cela, c'était la certitude même de cette présence brûlante de l'amour du Christ pour elle qui lui donnait l'assurance qu'effectivement elle pouvait chercher et elle pouvait découvrir cette "voie" et ce chemin que le Christ lui ouvrait. Elle l'a exprimé à travers les manuscrits autobiographiques, à travers les lettres qu'on a conservées d'elle et toujours c'est le même refrain qui revient. C'est toujours le fait qu'un acte d'amour, si simple, si efface, si humble, si anodin soit-il, est toujours le lieu où peut se manifes­ter la totalité de l'amour de Dieu. Elle débusque, si je puis dire, tous les idéaux de sainteté qui étaient un peu chevaleresques et dont d'ailleurs elle avait nourri son enfance, Comme elle avait beaucoup de volonté, le premier visage de la sainteté qu'elle a connu, c'était la sainteté héroïque, dans laquelle il fallait faire des choses extraordinaires pour rencontrer Dieu. Et ce qui est extraordinaire dans sa propre vie à elle, c'est qu'elle ait su renverser la vapeur et découvrir qu'en réalité cet absolu de Dieu était tellement grand que, de toute façon, rien dans l'expérience humaine, ne pou­vait être à la hauteur pour l'accueillir, et que par conséquent si ce n'étaient pas les grandes œuvres et les actions héroïques qui pouvaient accueillir cet amour de Dieu, ça pouvait être les choses les plus simples, les plus banales, et je dirais presque les plus bêtes.

Et c'est cela le grand mystère. Et c'est là que nous sommes remis au cœur même de ce qui constitue la foi et l'existence même de la foi chrétienne. Les chrétiens sont ceux-là seuls qui ont ce pressentiment et cette certitude profonde dans la foi que Dieu est l'absolu qui rencontre l'homme dans les choses les plus simples, les plus anodines et apparemment les choses sans importance et presque futiles. Mais préci­sément, parce que Dieu rencontre l'homme à ce mo­ment-là, toute l'existence de l'homme en est changée. Et à partir de ce moment-là, la vie chrétienne ne de­vient pas cette espèce d'idéal très compliqué où il faut essayer de passer entre les gouttes, les tentations, les épreuves et les difficultés, et tout. En réalité, la vie chrétienne devient simplement cette rencontre amou­reuse de Dieu dans laquelle l'amour de Dieu est tou­jours une surprise, et c'est tout. Et c'est pour cela que Thérèse pouvait écrire une page très belle que je vous cite un peu de mémoire, car je n'en ai retenu que le thème. En parlant à sa Mère prieure, elle disait : "Vous croyez que ma joie et mon bonheur, que ma joie d'aimer le Christ viennent de ce que je n'ai pas commis de grand péché et que si j'avais été pécheresse comme Marie-Madeleine je n'aurais pas eu cette joie. Et bien, détrompez-vous. Même si j'étais tombée dans de très grands péchés, j'aurais le même sens de la joie d'être aimée de Dieu." Je trouve que c'est une des choses les plus belles et les plus profondes que Thérèse ait écrites. Cela voulait dire que, de toute façon, même si nous sommes de pauvres pécheurs, de pauvres types, ça n'a pas d'importance. Le problème fondamental, c'est de savoir si oui ou non, dans ce monde moderne où Thérèse se situe pour ainsi dire à l'aurore, un monde qui se bâtit sur lui-même, qui se ferme sur lui-même, qui veut se comprendre tout seul, est-ce que oui ou non, il n'y a pas toujours cette brèche, cette effraction par laquelle entre non pas un signe de l'amour de Dieu mais Dieu en présence dans l'absolu de son amour. Et tout est là.

C'est cela que Thérèse a su faire redécouvrir à l'Église tout entière, par ces chemins que Mauriac appelait "les chemins tangentiels" c'est-à-dire ce n'est pas la voix officielle de l'Église, ce ne sont pas les papes qui l'ont écrit dans les encycliques, c'est Thé­rèse qui l'a trouvé toute seule. Et cela fait partie même de sa "méthode" et je dirais que c'est presque subver­sif. Cela fait partie de sa méthode d'introduire les plus grandes choses par les moyens les plus simples et les chemins les plus effacés et les plus discrets. Et c'est cela qu'elle a trouvé, ce rayonnement de l'absolu de l'amour de Dieu qui vient brûler le cœur même de l'homme, si minable soit-il, et qui fait que, dans cette rencontre, c'est l'accomplissement de la sainteté.

Et dans ce cas, évidemment, tous les cadres et toutes les références ont tendance à tomber et à s'effa­cer devant cet absolu de la rencontre de Dieu. Et il ne faut pas croire que cela s'est passé par des moments d'exaltation mystique, car toute la vie de Thérèse a été essentiellement une passion de plus en plus obscure. Elle disait elle-même qu'elle "se trouvait devant un mur qui montait jusqu'aux étoiles" ce qui veut bien dire ce que ça veut dire. Cela veut dire que cet absolu de Dieu est tellement brûlant et tellement total que, de toute façon, ça dépasse la capacité de notre regard, ça dépasse notre capacité d'accueil de notre amour de Dieu. Et à ce moment-là, il n'y a plus à se demander si on sent quelque chose, si c'est conforme à ceci ou à cela, c'est tout, c'est comme ça et l'on vit avec. Et c'est comme cela qu'elle a vécu sa tuberculose, c'est comme cela qu'elle s'est avancée sur le chemin de la mort.

Je crois que nous avons là quelque chose d'extrêmement simple et précieux qui d'une manière ou d'une autre a toujours touché, par un biais ou par un autre, notre propre vie. Mais la plupart du temps, nous avons un tout petit peu de peur à nous l'avouer à nous-mêmes : nous avons peur de l'absolu de Dieu, et ça c'est notre péché. C'est la peur de cette rencontre, c'est la peur de cette brûlure. Et je crois que ce que nous pouvons demander au Seigneur, par l'interces­sion de Thérèse, c'est précisément qu'il nous donne ce sens de sa présence et de cette présence immédiate, qui se manifeste par les moindres gestes et les moin­dres choses que nous pouvons faire, car, c'est vrai "Il est Celui qui est" et par conséquent, il est d'abord : "Celui qui est là où nous sommes". Et c'est cela que notre vie chrétienne doit se laisser dévoiler petit à petit, c'est pour cela que Dieu s'est révélé, c'est pour cela qu'existe l'amour.

 

AMEN