JE SERAI L'AMOUR

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le coeur d'un hibiscus

J

 

e ne sais pas s'il est plus facile de devenir un saint en entrant dans un Carmel, mais ce qui me semble évident c'est qu'il est très difficile de devenir un saint ou une sainte à cette époque du dix-neuvième siècle finissant dans lequel a vécu sainte Thérèse de Lisieux En effet, c'est sans doute une des époques les plus opaques, les plus obscures de notre histoire moderne et contemporaine. C'est une époque dans laquelle, sous un apparent calme, sous un ordre moral extrêmement tenu, bouillonne de partout un certain nombre de nouvelles tendances. Je pense par exemple à l'apparition de la psychanalyse (Sainte Thérèse de Lisieux est contemporaine de la naissance de la psychanalyse) c'est-à-dire ce langage qui consiste à décrypter dans tous les éléments de notre vie affective, d'autres significations que celles qu'on veut pudiquement leur donner. Je pense aussi à Nietz­sche car sainte Thérèse de Lisieux est aussi contem­poraine de Nietzsche et l'on a souvent fait le parallèle entre les deux, en montrant comment chez cette fille d'une quinzaine d'années, il y avait déjà cette espèce de bouillonnement de volonté extraordinaire, presqu'à fonds perdus, dont parlera Nietzsche lui-même dans sa propre expérience, sous le thème de la volonté de puissance. Il est tout de même extraordinaire qu'au moment où, un peu plus d'une année avant sa mort, Thérèse aura l'intuition du secret de sa sainteté : "Je serai l'amour", cette intuition elle l'a au cœur de ce bouillonnement en elle de tous les désirs et de toutes les volontés. "Je voudrais être missionnaire, je vou­drais être prêtre, je voudrais connaître toute la Sainte Écriture", une sorte de désir presque fou, et qu'au milieu de ce désir, jaillisse l'intuition même de la grâce qui lui a été donnée :"Je serai l'amour."

Tout cela pour dire que Thérèse n'a pas du tout été, comme on le croit souvent à l'abri de la culture de son époque. Elle n'a pas vécu dans une espèce d'atmosphère familiale aussi aseptisée qu'on l'imagine parfois. En réalité, plus profondément, par tout son être elle avait une sorte de porosité à toutes les difficultés et à tous les drames que traversa la so­ciété dans laquelle elle vivait. Même si elle était en­fermée dans son Carmel, c'est curieux d'ailleurs, à travers un certain nombre d'épisodes qui ont défrayé la presse et le journalisme de ce temps-là, Thérèse vivait de façon très intense, parfois un peu déséquili­brée affectivement, en communion et en sympathie avec ces affaires qui quelquefois viraient au scandale.

Et dans tout cela, ce qui est extraordinaire c'est qu'elle ait manifesté un visage de la sainteté qui souvent nous déconcerte. En effet, si on s'en tient uniquement au niveau du langage, on trouve évidem­ment une certaine répugnance à se plonger dans cette littérature un peu "fleur bleue" et rose très pâle. Ce n'est pas du tout le langage dans lequel nous aurions aujourd'hui envie de nous exprimer pour manifester l'histoire de notre âme ou l'histoire de notre combat avec Dieu. D'ailleurs je crois que Thérèse elle-même pressentait que ce langage avait quelque chose d'un peu faux. Malheureusement dans son Carmel où on lui servait systématiquement ces espèces de traités de bouillie spirituelle qui avaient un très grand succès à l'époque, cela lui provoquait une sorte de méfiance instinctive dont elle a parlé à l'un des prêtres pour lesquels elle priait, le Père Rouland en Chine. Elle lui disait : "Parfois, lorsque je lis certains traités spirituels où la perfection est montrée à travers mille entraves, environnée d'une foule d'illusions, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite. Je ferme le livre savant qui me casse la tête et me dessèche le cœur et je prends l'Ecriture Sainte. Alors, tout me semble lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de reconnaître son néant et de s'abandonner comme un enfant dans les bras du Bon Dieu." C'était très audacieux, à l'époque, et cela reste toujours extraordinairement actuel.

Mais ce qui est peut-être le plus significatif dans cette sainteté, c'est qu'il y a effectivement une brisure, une cassure entre le langage un peu fleuri, un peu mièvre dans lequel elle s'est exprimée et d'autre part la saisie profonde du mystère de la vie chrétienne qui est de savoir que nous ne pouvons être sauvés que par la miséricorde et le pardon de Dieu. Je voudrais terminer par quelques citations qui montrent à quel point Thérèse n'avait pas du tout le souci de se sculp­ter une sorte de personnage idéal, de sainteté faite à la fois de pâte d'amande et de couleur sucrée sur des statues en plâtre, mais au contraire une perception extrêmement forte du fait de s'en remettre complète­ment à Dieu. Elle savait qu'elle n'était pas une grande pécheresse, elle le savait mais ne s'en justifiait pas, elle ne s'en enorgueillissait pas, elle savait que c'était pure miséricorde et grâce prévenante de Dieu. D'ail­leurs elle était payée pour savoir sa fragilité parce que, au moment même où elle souffrait tellement sur son lit d'agonie, elle disait ceci : "Je suis étonnée qu'il n'y en ait pas davantage parmi les athées qui se don­nent la mort. Si je n'avais pas eu la foi, je me serai donné la mort sans hésiter." Ce qui veut dire la dé­tresse très grande dans laquelle elle vivait sa souf­france, mais en même temps qu'elle savait que ce n'était pas grâce à elle-même qu'elle tenait le coup mais uniquement à cause de Celui qui vivait en elle.

Et cette autre phrase qui est très belle sur le sens de la miséricorde de Dieu. C'est parmi les derniè­res choses qu'elle a écrites : "Je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peu­vent commettre, j'irais le cœur brisé de repentir me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n'est pas parce que le Bon Dieu, dans sa prévenante miséri­corde a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à Lui par la confiance et l'amour." Effecti­vement, elle savait que ce n'était pas parce qu'elle avait une sorte de perfection, une absence de péché, qu'elle pouvait rencontrer Dieu, mais uniquement parce que Dieu venait à elle.

Elle écrit encore ceci, quand on lui parle de publier son journal, son "Histoire d'une âme" et elle fait plusieurs jeux de mots sur la question, et elle ajoute en guise de recommandation très forte à sa supérieure : "Dites bien, ma Mère, que si j'avais com­mis tous les crimes possibles, j'aurais toujours la même confiance. Je sens que toute cette multitude d'offenses serait comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent. Vous raconterez ensuite l'histoire de la pécheresse convertie qui est morte d'amour, les âmes comprendront tout de suite, car c'est un exemple si frappant de ce que je voulais dire."

Je crois que c'est en ceci que Thérèse est si proche de nous par le témoignage de sa sainteté. Non pas parce qu'elle serait une sorte de petite sainte ni­touche enfermée dans son atmosphère familiale et dans son Carmel, mais parce qu'en réalité, au cœur même d'une vie extrêmement belle, extrêmement limpide et pure sous le regard de Dieu, elle savait que tout cela elle ne le devait qu'à la tendresse et à la mi­séricorde de Dieu, et à l'intérieur même de cela, elle pouvait mesurer ce qu'était l'expérience du péché: non pas une source de désespoir, mais, d'une certaine ma­nière, "si j'avais commis tous les péchés, j'irais à Dieu avec la même confiance." Je crois qu'à cette époque-là, ce message était très difficile à entendre, cette sainteté était très difficile à comprendre. Dans un premier temps, on a fait plus attention à la pluie de roses, à cause de la couleur des roses. Mais en réalité le sens vrai et profond de toute son aventure spiri­tuelle, c'est que précisément, elle est le symbole de l'espérance pour tout le péché de notre monde d'au­jourd'hui.

 

AMEN