JE SERAI TOUT !
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Tendue vers l'Amour …
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n fêtant sainte Thérèse de Lisieux, nous fêtons d'une certaine manière un véritable miracle. En effet, dans cette deuxième partie du dix-neuvième siècle, la situation de l'Église est extrêmement crispée à tous points de vue. On sent déjà que s'amorcent les grands frottements qui vont aboutir à la séparation entre l'Église et l'État. L'Église sent sa situation dans le monde de plus en plus fragile. De toutes parts on rêve encore à une situation d'équilibre et de compromis, mais l'éveil du monde moderne ne le permettra pas. Il faut toute l'intelligence et toute la sagesse d'un Léon XIII et aussi beaucoup de fermeté pour essayer de tempérer des mouvements parfois un peu brusques ou un peu exaltés.
Du point de vue de la foi, de la piété, c'est une époque certainement très pieuse, mais dont la piété n'est pas toujours éclairée. Comme exemple je ne citerai que le Carmel de Lisieux où, pratiquement comme dans tous les carmels, d'une part les communions étaient extrêmement réduites. On raconte que sainte Thérèse demandait à sa prieure l'autorisation de communier plus souvent et que sa prieure le lui a refusé, et Thérèse lui a répondu : "Quand je serai morte, je vous ferai changer d'avis." C'est d'ailleurs ce qui est arrivé car quelque temps plus tard la communion a été plus fréquente dans le Carmel de Lisieux. Également dans ce Carmel, sainte Thérèse était obligée de se faire passer en catimini des citations de l'Ancien Testament car on ne lisait pas l'Ancien Testament. Pour des jeunes filles bien élevées, je suppose que si elles tombaient sur certains passages, on craignait que cela ne leur donne de mauvaises idées, alors le plus sûr était de ne pas leur donner l'Ancien Testament. C'est la raison pour laquelle quand cette pauvre Thérèse rongeait son frein pendant l'oraison, le seul livre qui était à sa disposition, et encore par permission spéciale de sa maîtresse des novices, je crois, c'était le Nouveau Testament.
C'est ce qui explique cet événement extraordinaire de la véritable vocation de Thérèse, car on peut, à la limite, parler de plusieurs vocations de Thérèse. D'abord parce que, comme elle le dit elle même, elle voulait être tout. Elle a expliqué ce qu'elle aurait fait si elle était exégète, si elle était missionnaire, si elle était prêtre, bref, elle voulait tout faire. Dans cette multiplicité de vocations qui supposait un état d'âme assez bouillonnant, on comprend que pour Thérèse son itinéraire spirituel ait été marqué par certains moments plus décisifs, comme des espèces de saut d'une étape à une autre. Et le saut le plus extraordinaire, le moment où elle a dû trouver le sens le plus profond de sa vocation, elle l'a raconté à une de ses sœurs, sœur Marie du Sacré-cœur, dans une lettre. Effectivement c'est tout à fait le portrait de Thérèse et l'aspect miraculeux et inouï de cette vocation. Elle raconte d'abord que, "à l'oraison mes désirs me faisaient souffrir un véritable martyre." Tous les gens qui se sont penchés sur la personnalité de Thérèse ont remarqué qu'effectivement, elle n'avait absolument rien du portrait habituel qu'on se fait de la Carmélite. Elle n'était absolument pas contemplative. En réalité, elle avait une sorte de désir extrêmement bouillant et elle ne pouvait pas tenir en place à l'oraison, c'est pour cela qu'elle avait besoin d'un livre. Ce qui est extraordinaire c'est que, précisément Dieu se soit servi de cette vivacité intérieure, de ce bouillonnement étonnant, pour lui révéler quelle était exactement sa vocation.
Lorsque Thérèse a ouvert le Nouveau Testament pour comprendre ce qui se passait dans son cœur, elle est tombée sur le chapitre douzième et treizième de la première épître aux Corinthiens : "J'ai lu que tous ne pouvaient être apôtres, prophètes, docteurs, que l'Église est composée de différents membres et que l'œil ne saurait être en même temps la main. La réponse était claire, mais ne comblait pas mes désirs, elle ne me donnait pas la paix." C'est extraordinaire car Thérèse voulait être tout à la fois, elle voulait aussi bien être apôtre, docteur, prophète, évangéliste, rien ne lui faisait peur Et c'est cette espèce de témérité et d'audace qui lui faisait tant de peine et tant de soucis parce qu'en réalité, dans son couvent, elle ne faisait rien. C'est pour cela que lorsqu'elle se trouvait devant Dieu, elle était complètement désemparée. C'est un peu comme dans le psaume : "Seigneur, tout mon désir est devant Toi. Pour Toi mon soupir n'est point caché !" C'est cela le grand mystère de la vie de Thérèse. C'est qu'elle a accepté que son désir soit toujours devant le Seigneur, c'est une des premières formes de sa sainteté. Mais en même temps elle avait besoin d'être éclairée sur cette espèce de calvaire permanent qui consiste à se dire : il y aurait tant de choses à faire et je ne peux rien faire.
En continuant sa lecture, elle est tombée sur le passage : "Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits, mais je vais vous montrer une voie encore plus excellente." Et saint Paul explique comment les dons les plus parfaits ne sont rien sans l'amour, que la charité est la voie excellente qui conduit sûrement à Dieu : "Enfin j'avais trouvé le repos." C'est alors qu'elle a écrit ces lignes qui sont sans doute un des plus beaux commentaires de l'hymne à la charité : "L'amour supporte tout, l'amour ne passera jamais." Thérèse a compris ce que cela voulait dire vraiment pour elle. Voici ce qu'elle écrit : "Considérant le corps mystique de l'Église," vous remarquerez qu'elle voit cela en fonction de l'Église et non pas cela en fonction d'une seule inspiration personnelle, elle est passée du bouillonnement de son désir à l'intérieur d'elle-même, de son désir de servir l'Église, au point de vue sur toute l'Église, "considérant le corps mystique de l'Église, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par saint Paul, ni les prophètes, ni les apôtres, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous. La charité me donna la clé de ma vocation. Je compris que si l'Église avait un corps composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas. Je compris que l'Église avait un cœur et que ce cœur était brûlant d'amour. Je compris que l'amour seul faisait agir les membres de l'Église, que si l'amour venait à s'éteindre, les apôtres n'annonceraient plus l'évangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang. Je compris que l'amour renfermait toutes les vocations, que l'amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux, en un mot qu'il est éternel. Alors, dans l'excès de ma joie délirant je me suis écriée :"O Jésus, mon amour, ma vocation enfin je l'ai trouvée, ma vocation c'est l'amour. Oui, j'ai trouvé ma place dans l'Église et cette place, ô mon Dieu, c'est Vous qui me l'avez donnée, dans le cœur de l'Église, je serai l'amour, ainsi je serai tout, ainsi mon rêve sera réalisé."
Ce qui est extraordinaire dans ce texte, c'est qu'au moment où, dans l'Église, le cheminement de la sainteté était toujours présenté comme quelque chose d'extraordinaire, très compliqué, comme une sorte de code qu'il fallait observer scrupuleusement, et Dieu sait que Thérèse a souffert de tout cela, en réalité elle a reconnu que Dieu lui avait donné, par grâce, car elle n'y était pour rien, elle a reconnu le sens véritable de la sainteté. En comprenant vraiment ce que voulait dire "Dieu est amour !" elle a compris qu'elle, devait être dans tout son être, divinisée par la présence de Dieu "Je serai l'amour !" La sainteté c'est tout simplement d'être envahi par la présence brûlante de l'amour de Dieu, c'est vraiment être divinisé. A partir de ce moment-là, la question de sa place dans l'Église ne se posait plus puisqu'elle dit, précisément : "Je serai tout !"
Je crois que malheureusement ce n'est pas tous les jours qu'arrive ce genre d'étincelle au cœur de la vie de l'Église, mais ce qu'on peut dire, c'est que depuis le moment où cela s'est produit dans le cœur de Thérèse de Lisieux, cette étincelle n'a cessé de se propager et de toucher de nombreux croyants qui, par l'intercession et la prière de Thérèse, ont découvert ce sens profond de leur vocation dans l'Église. Qu'en la priant, ce matin, nous demandions au Seigneur de nous faire réaliser, selon qu'Il le voudra et selon qu'Il le jugera bon, de nous faire réaliser la même chose. A partir du moment où nous sommes baptisés, nous devrions tous pouvoir écrire ces mêmes choses, ces mêmes lignes. La seule chose qui nous en empêche c'est notre péché c'est notre manque de pénétration de la foi dans le cœur même au dessein de Dieu. Demandons au Seigneur, par l'intercession de Thérèse, que nous puissions, nous aussi, modestement mai réellement, vivre cette vocation profonde d'être, au cœur de l'Église, d'être tout simplement l'amour.
AMEN