LA PAIX DES ENFANTS DE DIEU

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Humilité et vérité

C

 

e sont donc les enfants qui entreront dans le Royaume des cieux parce que c'est le Père qui les accueillera, et le Père n'accueille que ses enfants. Et dans un autre passage de l'évangile de Saint Matthieu, Jésus avait dit à ses disciples : "Bienheureux les pacifiques, bienheureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu ", car ils seront reconnus comme étant "enfants de Dieu". Et ce matin, je voudrais évoquer le visage de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus sous ce thème de la paix, de la paix qui nous rend fils de Dieu, qui, petit à petit, nous transforme en enfants de Dieu. Pas simplement pour évoquer un visage du passé, mais pour que nous puissions, nous aussi, entrer dans cette béatitude de la paix, pour que nous puissions un jour connaître, comme sainte Thérèse, le bonheur des fils de Dieu. Je ne veux pas parler de la paix extérieure ou sociale, mais de la paix intérieure de chacun d'entre nous avec soi-même et avec Dieu.

C'est vrai que nous sommes des êtres difficiles, plus ou moins tourmentés. Chacun d'entre nous, plus ou moins consciemment, porte sa dose de fragilité, de failles, d'angoisse, de souci, de problèmes comme nous disons aujourd'hui. Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus en a eu également sa part, même si son tempérament la portait un petit peu à l'exagération. Son tempérament la portait à se tourner sur elle-même, à s'analyser, à regarder ce qu'elle vivait, ce qui se vivait autour d'elle et quels en étaient les retentissements en elle-même. Elle a écrit un journal intime et ce n'est pas pour rien justement. Nous savons bien que ceux qui écrivent des journaux intimes sont davantage peut-être à la recherche d'eux-mêmes que de quelqu'un d'autre. Voici ce qu'encore assez jeune, elle écrivait dans son journal. "Je devrais me désoler de dormir depuis sept ans pendant mes oraisons et mes actions de grâce. Et bien je ne me désole pas. Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents quand ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés. Je pense que pour faire des opérations les médecins endorment les malades. Enfin je pense que le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se souvient que nous ne sommes que poussière. Quelle douce joie de penser que Dieu est juste, c'est-à-dire qu'il tient compte de nos faiblesses, qu'il connaît parfaitement la fragilité de notre nature". Et un peu plus loin, elle ajoute cette phrase un peu extraordinaire que peut-être nous-même nous ne pourrions pas signer : "Le péché mortel même ne m'enlèverait pas la confiance en Dieu."

Ces quelques notes sont révélatrices de cette paix que Thérèse de l'Enfant Jésus a cherché. Elle n'a pas cherché la paix en se regardant uniquement elle-même, à la lumière des événements de sa vie, à la lumière de ce que pouvait lui raconter les sœurs de son Carmel, choses qui, d'ailleurs, n'étaient pas toujours les meilleures, elle le reconnaît elle-même. Devant ses propres fragilités, devant ses propres faiblesses, devant ses propres péchés, devant cette faille dont elle était peut-être plus marquée que d'autres et que d'aucuns ont pu discerner comme une sorte de névrose, elle a vécu tout cela non pas à son propre regard mais sous le regard de Dieu. Elle est devenue lucide d'elle-même mais non pas d'une lucidité morale qu'elle aurait puisée sur la connaissance d'elle-même, mais dans la contemplation du mystère du Christ. C'est dans une intimité permanente continuelle, recherchée, parfois heureuse mais le plus souvent extrêmement difficile, qu'elle a trouvé cette paix en contemplant le visage du Christ mort et ressuscité.

Nous-mêmes dans notre vie, d'abord purement humaine, si tant est qu'il y ait une vie purement humaine, je veux dire notre vie humaine et spirituelle, nous sommes souvent accablés, nous nous accablons nous-mêmes à cause de nos petitesses, à cause de nos problèmes, à cause de nos failles, à cause de nos angoisses, à cause de nos soucis. Souvent nous ne sortons pas de cette espèce de filet et plus nous y pensons, plus nous nous débattons à l'intérieur, plus le filet se rétrécit et plus nous nous sentons prisonniers de nous-mêmes. Et à ce moment-là, nos failles, nos problèmes ne font que s'aggraver et nous n'en sortons pas. A force de rechercher soi-même une porte de sortie, une porte de salut, nous ne faisons, en définitive, que nous perdre davantage. Je pense que la sainteté de Thérèse peut nous rappeler aujourd'hui qu'il n'y a pas d'autre sortie, qu'il n'y a pas d'autre issue de nos blessures quelles qu'elles soient, physiques, morales ou affectives, que la Pâque du Christ, que la contemplation de ce mystère du Christ et que la symbiose, l'osmose, que la fusion petit à petit, dans cette présence du Christ.

Nous cherchons Dieu comme s'il était devant nous. Nous cherchons la vie spirituelle comme si nous ne l'avions pas. Nous cherchons la paix de Dieu, le bonheur avec Dieu comme si c'était quelque chose que nous aurions à prendre, à accaparer, comme une chose extérieure. C'est une erreur profonde dans la vie spirituelle. Nous n'avons pas à chercher Dieu là où Il serait, nous avons à découvrir que nous vivons en Lui, ce qui est tout à fait différent. Parce que nous avons été baptisés, nous avons été plongés dans sa vie, et sa vie est venue, elle-même, plonger au cœur de notre vie. Il ne faut donc pas chercher Dieu autre part que là où il est, et il est en nous, et nous sommes en Lui. Et Thérèse de Lisieux a probablement trouvé une paix profonde, une paix difficile, une paix qui n'avait rien de béat, les derniers écrits de sa vie le manifestent, non pas dans une recherche de Dieu lointaine, mais dans cette prise de conscience, parfois lente, qu'elle vit dans le mystère de Dieu, qu'elle est déjà introduite dans l'amour de Dieu, qu'elle ne pourrait pas vivre si elle n'était déjà dans la tendresse de Dieu, que si la miséricorde de Dieu, à cause de la Pâque du Christ, n'avait pas fait en elle, déjà, toute son oeuvre d'achèvement, toute son oeuvre du purification.

Cela est très important pour nous. Je sais bien, en tant que pasteur, en tant que confesseur, tous les problèmes que nous avons les uns et les autres quand il s'agit de retrouver cette paix avec nous-mêmes. Nous ne pouvons pas la trouver en dehors de la présence de Dieu. Il n'y a que Lui qui puisse nous donner cette paix avec nous-mêmes ce qui ne règle pas tous nos problèmes. Il ne faut pas se faire des illusions : nous mourrons avec nos problèmes, mais il s'agit de mourir et d'avancer dans la paix du Christ, dans cette paix intérieure qui nous donnera, à ce moment-là, le vrai bonheur d'être enfant de Dieu, de nous appuyer non pas sur ce que nous sommes mais sur la force de Dieu. Or qu'est-ce que la force de Dieu ? Ce n'est pas quelque chose qui nous écrase, c'est quelque chose qui nous allège pour nous faire aller vers Lui, c'est sa tendresse, c'est sa miséricorde. Et cela même dans ce qu'il y a de plus grave puisque Thérèse disait "même dans le péché mortel, je ne perdrai pas confiance".

Demandons à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, de pouvoir nous aussi, au fur et à mesure de notre fréquentation du Christ, découvrir qu'il n'est pas loin de nous mais que nous vivons à l'intérieur même de son mystère et qu'il vient, chaque jour, dans son eucharistie, nous donner sa paix, la paix de sa Résurrection, la paix de sa guérison : "Que la paix soit avec vous !" Elle-même disait : "En définitive, on ne trouve la paix qu'au fond du calice".

 

AMEN