TOUT EST GRÂCE

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Beauté de la création

Q

 

uand, du point de vue catholique a commencé le vingtième siècle ? Je crois que c'est très précisément dans le dernier trimestre de l'année 1886. Les commencements sont toujours très difficiles à déterminer, mais pour une fois, on en a la mémoire précise. Durant ces trois derniers mois de 1886 se sont passés trois événements fondamentaux et majeurs qui ont changé radicalement le catholicisme tel qu'il avait été vécu surtout depuis la Révolution, et peut-être même sous l'Ancien Régime.

Je procède par ordre croissant : Noël, à Vêpres 1886, Claudel se convertit derrière son pilier au moment du Magnificat, à Notre-Dame de Paris. C'est le bouleversement du rapport entre le monde de la foi et le monde de la culture. Jusque-là, avec l'art sulpicien on avait voulu que l'art chrétien catholique, avec ses grandes tartes à la crème ou pièces montées que sont le Sacré-Cœur de Montmartre, ou même (qu'elle me pardonne), le monument de la Bonne Mère à Marseille, on voulait que l'art chrétien soit totalement séparé de la culture ambiante. Claudel, c'est le début de son génie poétique, et d'un seul coup, le mystère du christianisme va ressurgir au cœur de la littérature, au cœur de la culture, au cœur de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus précieux dans le sens et l'approche du mystère de la vie humaine.

Deuxième événement : Octobre 1886, à l'église Saint Augustin à Paris, Charles de Foucauld va rencontrer l'abbé Huvelin pour lui demander des conseils sur sa foi, et celui-ci lui dit : "Mettez-vous à genoux et confessez-vous". C'était l'officier de Foucauld qui était entré dans l'église Saint Augustin, c'est Charles de Foucauld, le frère universel qui en est sorti. A partir de ce jour-là, Charles de Foucauld a eu cette intuition majeure, lui qui avait vécu au milieu des touaregs, qui avait participé assez largement à l'extension coloniale, au moins autant qu'il le pouvait par son talent et son intelligence, découvre tout à coup que le problème du colonialisme peut être pensé autrement. C'est pour cette raison qu'il s'est appelé frère universel.

Troisième événement : au retour de la messe de minuit 1886, sainte Thérèse de Lisieux que nous fêtons aujourd'hui, rentre dans la maison familiale et reconnaît que désormais elle ne sera plus une enfant. C'est une étape majeure de sa vie, elle voulait déjà rentrer au Carmel, mais comme une gamine, et là, elle prend conscience tout à coup qu'il y a une maturité fondamentale et nécessaire de sa vocation et c'est le début de sa décision ferme et irrévocable de se consacrer à Dieu.

Cet itinéraire de sainte Thérèse de Lisieux on le connaît un peu enjolivé. Je crois que ses chipies de sœurs au Carmel ont tout fait pour essayer d'étouffer, d'enrober l'originalité de la vocation de Thérèse de Lisieux pour la rendre au goût du jour. Par bonheur, elle avait écrit, et même si dans les premières éditions on avait trafiqué les manuscrits, on a pu ensuite les retrouver tels quels. C'est vrai que du point de vue d'une réappréciation théologique de ce qu'est la foi chrétienne, sainte Thérèse n'y est pas allée par trente-six chemins. Contrairement à ce qu'on pense, et moi, je ne pense pas comme cela, ce n'est pas d'abord ses histoires de la "petite voie", etc … une espèce de culture de l'humilité et d'esprit d'enfance un peu niaise qu'on lui a attribué parfois qui sont les éléments décisifs de sa conversion et de son itinéraire spirituel. Mais je crois que le maître mot c'est : "Tout est grâce", qui résume tout son itinéraire et on peut le dire, toute sa théologie.

Pourquoi "tout est grâce" ? Parce que précisément, à ce moment-là, nous sommes encore dans un christianisme terriblement marqué de jansénisme, dans lequel on veut absolument marquer l'originalité et la singularité de la grâce par rapport à la nature. Tout ce qui est humain, tout ce qui est social, tout ce qui est naturel, tout cela à priori est suspect. Cela laisse penser d'ailleurs à quel point le catholicisme de l'époque avait été contaminé par la théologie protestante. Il y avait vraiment la nature d'un côté, la grâce de l'autre et entre les deux, un abîme : le péché. Donc la nature était non seulement livrée à elle-même, mais par elle-même, elle ne savait pas où aller. Quand on vit simplement selon les coordonnées de sa nature humaine, il n'y a qu'une issue c'est le péché, c'est la perte, c'est la damnation, c'est le pur produit du jansénisme. Et la seule chose qui puisse arrive, c'est que tout à coup par pure grâce, Dieu, sans qu'on sache pourquoi, vous dit que vous êtes élu. Ce décret de providence divine qui vous choisit, totalement immotivé, puisque pour d'autres, ils vont aller joyeusement en enfer parce qu'ils n'ont pas été choisis, ce décret, vous sauve. Entre la nature et la grâce, il y a un arbitraire absolu : le décret divin.

Or, quand Thérèse de Lisieux dit que tout est grâce, il faut bien voir ce que cela veut dire. Elle ne dit pas : je ne vis que dans le domaine de la grâce et il y a longtemps que j'ai quitté celui de la nature, même si elle est au carmel où l'on vivait un peu de cette manière. Elle dit bien : tout est grâce. C'est-à-dire que l'ordre de la création, l'ordre de la nature est déjà de l'ordre de la grâce. Pour le dire en quelques mots, c'est ce qui a fait le bouleversement du Concile Vatican II avec le travaux du Père de Lubac et de plusieurs autres. Il fallait redécouvrir que la nature elle-même de l'homme est déjà en quête de Dieu, déjà finalisée par l'amour de Dieu. Par conséquent, même si elle ne le vit pas encore, elle est déjà grâce au sens de don de Dieu par la création, et au sens d'orientation fondamentale vers le but qui est de vivre avec Dieu.

C'est incroyable que dans ce trou perdu de Lisieux, dans ce carmel où les intuitions théologiques à la mode n'étaient sûrement pas autorisées (il fallait que Thérèse se batte pour avoir quelques extraits de l'ancien Testament, pour pouvoir écrire ses manuscrits), et c'est donc assez extraordinaire qu'elle ait eu cette intuition-là. Tout est grâce, c'est exactement ce qui fait le socle du renouveau de l'Église tel que le Concile et tel que toute une réflexion et tout un ensemble de mouvements à l'intérieur de l'Église ont essayé de les redécouvrir et de les mettre en œuvre.

C'est dire que nous sommes énormément redevables à cette jeune femme qui est morte à vingt-quatre ans. Elle a pu faire un itinéraire à la fois mystique et spirituel, et je crois véritablement théologique, et de ce point de vue-là je comprends qu'on l'ait nommée docteur de l'Église, parce quelle a redécouvert quelque chose qui était sans doute vécu par beaucoup de chrétiens, mais n'était plus explicite dans la conscience et le discours chrétien. On se contentait simplement d'une opposition radicale entre la nature et le salut : il fallait quitter ce monde pervers, mauvais pour se réfugier dans la grâce pure, et tout à coup, Thérèse dit : non, tout est grâce ! Le problème n'est pas d'isoler deux mondes, de les juxtaposer, de creuser un fossé entre eux, soit par le péché, soit par le décrit divin de prédestination. Au contraire, il faut essayer de retrouver l'essence profonde du plan divin, par lequel chacun d'entre nous déjà dans son être créé, même si nous sommes marqués par le péché, même si on use mal, même si on n'est pas très doué, et même si on fait des bêtises, en réalité, Dieu ne renie jamais le don de sa création parce que c'est la base même de la grâce.

Au fond, la première grâce, c'est d'être créé. C'est cela qu'elle a voulu dire. Comme vous pouvez le deviner, ce n'est pas encore rentré dans les mœurs aujourd'hui. Il y a encore beaucoup de chrétiens aujourd'hui qui raisonnent en vaillants jansénistes du dix-neuvième siècle et qui feraient bien de lire les manuscrits de sainte Thérèse de Lisieux. Ce qu'elle a perçu à ce moment-là, elle l'a dit évidemment avec son langage à elle, on peut trouver que c'est un peu trop fleur bleue, c'est un détail, mais ce qu'elle a découvert, c'est que la réalité même du salut commençait dans le moment où l'on existe. A partir de ce moment-là, le monde n'est pas de soi, mauvais. La société n'est pas de soi mauvaise. Il n'y a pas l'Église contre l'État, mais il y a une totalité globale qui s'appelle le monde créé, et qui est à travers beaucoup d'aléas, de difficultés et d'obstacles, déjà orientée vers sa finalité.

Que par l'intercession de sainte Thérèse de Lisieux, nous redécouvrions nous-mêmes au profit d'une sorte de conversion intérieure le sens véritable de ce mot qu'elle a dit : "Tout est grâce".

 

AMEN