DE LA SAINTETÉ HÉROÏQUE À LA SAINTETÉ AMOUREUSE

Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une imagerie bien peu ressemblante …

J

 

e voudrais vous dire très simplement, non pas en spécialiste ou en homme compétent, car je connais très peu la tradition carmélitaine, ce que je pense de Sainte Thérèse de Lisieux et pourquoi je l'aime beaucoup. Pour comprendre tout le génie et toute l'originalité de cette sainte, de cette fille de quatorze ans qui décide de rentrer au Carmel, et qui arrive à ce grand degré de sainteté, de transparence au mystère de Dieu, en une dizaine d'années, puisqu'elle meurt à 24 ans, je crois qu'il n'est pas inutile de voir le contexte social dans lequel elle vit.

Je ne veux pas parler de la famille Martin, qui était une famille très droite et très paisible, avec ses petites complications affectives comme dans toutes les familles, mais de cette ambiance de la fin du siècle dernier où il y avait une petite bourgeoisie française, à la fois tyrannisée par le désir de l'argent. C'est la grande époque du carnet de Caisse d'Epargne qui devient une espèce de petite idole, une sorte de sécurité dans laquelle on se retrouve à l'aise, mais on vit tyrannisé par cette possession, ces petits gains, ces profits menus que l'on accumule petit à petit, et puis aussi par une certaine peur de vivre, une certaine peur de la sexualité, une certaine peur du plaisir.

D'ailleurs, il faut bien avouer qu'à cette époque-là, une certaine théologie dans l'Église, l'y encourage ardemment. On dirait qu'elle pressent que tout va craquer. Alors, on tyrannise les gens à coups de peur de l'enfer. Dieu, c'est le Dieu du jugement, c'est le Dieu qui terrorise. On ne parle plus de la miséricorde de Dieu, mais on fait des missions pour terroriser les gens, les Rédemptoristes étaient des spécialistes en cette matière-là ! si bien que, soit dans l'ambiance de la vie religieuse, soit dans la vie civile, on sent que c'est une sorte de goulet, d'étranglement qui, petit à petit, se referme sur les êtres, dans leur sensibilité, dans leur vie, dans leur désir profond de pouvoir s'épanouir, de pouvoir grandir. D'où cette atmosphère un peu étouffante et suffocante, très peu de théologie, beaucoup de sensiblerie, de mièvrerie, de sentimentalisme religieux un peu dégoulinant et visqueux la plupart du temps, dont on a les plus belles expressions dans les statues en plâtre, auquel, malheureusement Sainte Thérèse n'échappera pas.

Or, dans ce contexte-là, cette jeune fille qui entre, à quatorze ans au Carmel découvrira toute seule, et ce que l'on peut savoir du Carmel de Lisieux et de son éveil théologique à cette époque-là ne l'aidera sûrement pas beaucoup puisqu'elle devait se faire passer, en cachette, des citations de l'Ancien Testament qu'elle n'avait pas le droit de lire. C'est dans ce contexte-là que Thérèse arrivera à découvrir le visage profond de la sainteté moderne. La sainteté, surtout depuis le seizième siècle, c'est une sainteté de l'héroïsme. Lorsqu'on veut dépeindre les traits des vies des saints, on s'aperçoit toujours que l'on veut magnifier non pas le côté merveilleux, mais le côté héroïque. Sainte Thérèse d'Avila, c'est cette maîtresse femme qui vit dans une sorte d'héroïsme permanent. Un certain nombre de saints du dix-septième siècle sont surtout vénérés à cause des prouesses, soit d'ascétisme, soit de pauvreté, soit de générosité, mais ce qui compte dans la sainteté, c'est cet aspect de l'extraordinaire, de l'héroïque, de la performance. Nous sommes encore tributaires de cette conception de la sainteté.

Or, et c'est cela qui est curieux, en même temps que l'on exalte cette sainteté très lointaine, inaccessible et que, par conséquent, on s'éloigne petit à petit des réalités de la vie chrétienne, de la vie quotidienne, en même temps qu'on héroïse les saints, on sent bien qu'on entre dans un monde qui est d'une platitude, d'un caractère ordinaire et quotidien. C'est la perte de l'héroïsme. La fin du dix-neuvième siècle, et d'ailleurs notre monde aussi participe de cela, c'est l'entrée dans une société complètement anonyme, dans laquelle chacun est un petit rouage sans aucune importance. Personne ne se distingue par des singularités extraordinaires. C'est une sorte de raplatissement de la personnalité, dans un cercle restreint, sans aucun rayonnement. Et quelqu'un qui voudrait, aujourd'hui, vivre une sainteté très héroïque, serait d'une manière ou d'une autre condamné à renoncer à son projet. La plupart du temps, c'est ce qui arrive. Cela dure quelques années, puis, tout d'un coup, disparaît et perd sa force et sa vigueur.

Or dans ce moment où cette conception de l'héroïsme de la sainteté est en train de disparaître, dans ce moment où l'homme, déjà humainement dans la société, dans la vie quotidienne est empêché d'être un héros, voici que cette petite fille découvre ce qu'est le secret de la sainteté. C'est ce qu'elle a appelé la "petite voie", qui est une voie profondément mystique.

C'est de retrouver au cœur même des choses les plus humbles et les plus quotidiennes, la présence même de l'amour, c'est-à-dire cette irruption de la présence même de Dieu dans les réalités les plus humbles et les plus simples. Ceci est devenu, aujourd'hui, une banalité. Mais il faut comprendre toute l'originalité de la voie que Thérèse ouvrait à ce moment-là. Effectivement, pour nous aujourd'hui, sans nous en rendre compte, nous vivons de cette grâce de la simplicité de Thérèse. Nous vivons aujourd'hui, cette sainteté sans héroïsme, parce que nous ne pouvons plus être des héros, parce que cela n'a plus de sens la plupart du temps. Et ce que nous découvrons, c'est au cœur des choses et des réalités les plus humbles, des gestes les plus effacés, les plus anodins que nous découvrons cette présence de l'amour même de Dieu.

C'est le sens de cette admirable page qu'elle a écrite disant qu'en réalité elle voulait être "tout". Je crois que sainte Thérèse avait ce goût profond de l'héroïsme casse-cou. Elle voulait être prophète, elle voulait être prêtre, elle voulait être missionnaire, elle voulait être tout. Et quand elle s'est rendu compte qu'elle ne pouvait pas tout être, cela a été pour elle comme une sorte de crise intérieure. Ce qui lui a permis de comprendre ce qu'il fallait être, c'est qu'elle a compris qu'elle devait être simplement l'amour, c'est-à-dire ce feu de la grâce et de la présence de Dieu qui illumine les choses les plus simples, indépendamment du relief ou de la profondeur qu'elles peuvent avoir. Elle a découvert une nouvelle manière d'être amoureux.

Je crois qu'au fond c'est cela le secret de sainte Thérèse. La plupart du temps nous croyons que l'amour et le fait d'être amoureux, c'est de la passion. En réalité la passion, même si elle est très grandiloquente, même si elle est très, très grande à certains moments, la passion c'est comme un feu qui brûle et qui se consume et qui consume l'énergie de ceux qui en sont les victimes. En réalité, elle a trouvé une autre forme de la vie amoureuse, elle a trouvé cette ferveur, au cœur même des réalités les plus simples. Et à ce moment-là, ce n'était plus à elle à déployer je ne sais quelle figure de la sainteté ou figure de l'héroïsme, mais c'était simplement qu'elle devait laisser brûler en elle le feu de la présence de Dieu. Ainsi, sa sainteté, ce n'était plus de vivre une sorte de passion pour Dieu, mais c'était la reconnaissance de la passion de Dieu pour elle.

 

AMEN