TÉMOIN DE LA FORCE DE DIEU
Is 66, 10-14 c ; Mt 18, 1-4
Ste Thérèse de l'Enfant Jésus - (1er octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e bras du Seigneur se fera connaître à ses serviteurs !" Ce passage de l'épître signifie que le bras est la force de Dieu et qu'Il se fait connaître par ceux qui sont ses serviteurs. Thérèse de Lisieux est le témoin de la force de Dieu. C'est difficile quand on pense à ce que devait être Lisieux, petite sous-préfecture crottée de Normandie, dans laquelle on passait son temps à faire de la dentelle qui était la principale ressource du pays. C'est déjà tout un univers, petite bourgade dans laquelle la première vertu théologale spéciale était de préserver sa réputation, la seconde de préserver son compte de Caisse d'Epargne. C'est vraiment la France attardée du Second Empire, complètement enterrée, vraiment étouffante dans laquelle s'est manifestée la Force de Dieu. Et je crois qu'il n'a pas dû être très facile pour Thérèse qui avait un tempérament Nieztchéen (un spécialiste de sainte Thérèse de Lisieux a fait le parallèle entre Nietzsche et sa volonté de puissance et le "Je veux tout" de Thérèse), il n'a pas dû être très facile pour cette fille qui avait un tempérament de feu, d'arriver à comprendre que toute l'économie de son tempérament, tout ce bouillonnement de son cœur pouvait s'exprimer et à subsister dans un univers aussi étriqué et aussi étouffant. Or elle y est parvenue, et c'est son génie, car je crois qu'il faut bien parler de génie, à travers deux choses qui me paraissent fondamentales pour comprendre toute l'histoire de l'Église du vingtième siècle.
La première c'est que Thérèse a découvert l'Ecriture. Ce n'était pas facile dans ce milieu du Carmel de Lisieux profondément soft. On interdisait l'accès à l'Ancien Testament parce que ça pouvait donner des pensées aux sœurs. Thérèse devait se bagarrer en douce pour demander à sa sœur qui n'était pas encore entrée au couvent de lui passer des petits morceaux de l'Ancien Testament dont elle avait deviné que les citations pouvaient intéresser Thérèse. C'est donc par désobéissance que Thérèse a découvert l'Écriture et à travers l'Écriture elle a découvert ce qu'était la force de la Parole de Dieu. Vous imaginez la conséquence énorme pour l'Église contemporaine. C'est parce que au même moment où Thérèse dans son coin de Carmel redécouvrait toute la beauté et toute la profondeur de l'Ancien Testament qu'elle arrivait non plus à lire comme cette espèce de parole réservée aux clercs et aux savants mais comme la Parole réservée aux tout-petits dont on pouvait avoir une intelligence spirituelle, qu'a commencé le renouveau biblique.
Et je ne puis m'empêcher de penser que si l'on avait laissé Thérèse pouvoir maîtriser davantage toute la littérature de l'Ancien Testament peut-être le contexte exégétique moderne aurait été changé. C'est donc une première chose : une redécouverte de l'Écriture comme une nourriture du cœur, comme une nourriture qui fait grandir.
La deuxième chose est encore plus étonnante, concerne la redécouverte ecclésiologique. Thérèse de Lisieux a reçu une éducation profondément marquée par les courants de l'époque dans lesquels l'Église était avant tout une sorte de corps social organisé. L'Église était soucieuse de manifester sa visibilité. Au moment même où elle était contestée de partout par les sociétés désireuses d'affirmer leur laïcité - ce qui aboutira en 1901 a la confiscation des biens de l'Église et la suppression des congrégations - l'Église a envie de se manifester comme une société visible qui s'impose avec une autorité et un pasteur suprême. Thérèse a compris, sans donner son avis là-dessus, car ce n'était pas cela qui la préoccupait, que l'essence de l'Église était d'un autre ordre, était la communion de la charité, ce qui a été retenu comme définition de l'Église par Vatican II, et déploiement de ce que Thérèse avait compris en Corinthiens 13, quand elle a écrit :"Au cœur de l'Église, ma mère, je serai l'amour !"
Et l'amour c'est la communion. Thérèse a compris que le problème de l'Église n'était pas de manifester à tout prix une sorte de visibilité avec la pompe, la solennité qui paraissaient nécessaires, mais que le cœur même de la vie ecclésiale était ce qu'elle vivait, elle, et qui était l'amour.
C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles sa voie de l'enfance spirituelle n'est pas du tout l'art de cultiver la niaiserie en matière de piété. C'est au contraire, à partir du moment où l'on a compris la maternité de l'Église, ou l'on a compris que le seul chemin pour développer la vie ecclésiale était la communion, que l'on peut se considérer vraiment comme un enfant dans une relation vivante avec ses parents. Donc la voie de l'enfance spirituelle qu'elle nous a léguée comme une sorte de testament qui paraît être le cœur de son intuition mystique de l'Église et de la vie chrétienne, s'enracine profondément sur ce terreau du mystère de l'Église où chacun a sa place comme un enfant du Père et retrouve cette pleine assurance, cette grandeur, ce désir de grandir par et dans 1'amour du Christ.
AMEN