LES SAINTS "GÉRARD"

Ba 3, 9-15 ; Lc 12, 1-12
St Gérard - (3 octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

la demande de notre frère Gérard qui est souvent à la porte de cette église et qui a demandé, puisque c'est sa fête aujourd'hui, que nous parlions de saint Gérard que je ne connais­sais pas du tout, j'en ai appris des bien bonnes que je vais vous raconter tout de suite.

Le premier bienheureux Gérard est le succes­seur de saint Bernard abbé de Clairvaux qui en 1170 prit la lourde succession de l'abbaye fondée par Ber­nard. On ne sait pas grand-chose de sa vie spirituelle et intime, mais on sait surtout cet épisode effroyable digne du grand cinéma d'Hollywood que je vais vous lire.

Gérard est parti visiter une autre abbaye à Igny et il est reçu par l'abbé d'Igny, Pierre. Il reçoit les frères les uns après les autres et profite de l'occasion pour tancer assez vertement un frère convers qui au­rait mérité cette remontrance. Il lui demanda d'accep­ter avec résignation les sanctions et lui promit de le considérer à nouveau comme un fils s'il donnait des marques de repentir. Tout le monde croyait que le frère convers était corrigé et reprendrait la voie droite de sa vocation. Le lendemain matin, Gérard voulut aller à l'office de nuit bien que la coutume fut de s'en dispenser après un voyage. Après Laudes, au moment où on allait commencer Prime, il remonta se laver les mains au dortoir pour être prêt à célébrer la messe après l'office. Le convers le suivit, se cacha dans le dortoir, attendant son retour. Quand Gérard passa il se précipita sur lui et lui enfonça dans le ventre un cou­teau pointu, long et large qui traversait jusqu'à l'épine dorsale. Sentant les côtes, il le tournait et le retournait dans la plaie, de peur que l'abbé ne s'échappât vivant de ses mains. La victime ne poussa pas un cri, laissant entendre seulement quelques gémissements de dou­leur et enfin cette plainte qui vaut tout son pesant d'humour : "Je t'en prie, frère, cesse, ta main peut s'arrêter car je ne pourrai pas vivre plus longtemps."

A ces mots, l'assassin s'enfuit, tandis que l'abbé rassemblant ses forces, descendit l'escalier de l'église. Là vous avez la scène finale du film ...Perdant son sang, épuisé, il tomba inanimé sur les dernières marches. Le sacristain buta contre son corps et, ne pouvant dans la nuit reconnaître qui était là, alluma une chandelle. En voyant l'abbé Gérard, il poussa des cris et tous accoururent, y compris l'abbé d'Igny, Pierre. Les frères en larmes emportèrent le mourant à l'infirmerie et dès qu'il eut repris connaissance il ren­dit grâce à Dieu qui lui épargnait, par cette mort, les tourments du Purgatoire, reçut les sacrements de l'Église, pardonna à son bourreau et recommanda à Dieu ses fils de Clairvaux, mais il mourut trois jours plus tard, le 16 octobre 1177.

Le convers assassin fut excommunié, comme il se doit, mais vint implorer auprès du pape Alexan­dre III sa clémence. Celui-ci le jeta dehors car avoua-t-il je suis le meurtrier de l'abbé de Clairvaux. Enten­dant nommer son ami, le pape repoussa du pied, de sa mule sainte, le coupable qui s'enfuit terrorisé. Les cardinaux, alors, insinuèrent que le Christ avait par­donné à ses bourreaux et donc que son vicaire ne de­vait pas montrer trop de dureté. Le Pape répondit qu'il avait repoussé le criminel pour lui faire sentir l'énor­mité de sa faute, mais était prêt à lui pardonner. On le rechercha, on ne le trouva pas et l'on ignore quelle fut sa fin.

Voila pour le premier Gérard, mais le second, c'est encore pire. Il est un petit peu débile puisqu'il a été refusé plusieurs fois par différentes communautés. A l'époque, on triait davantage que maintenant, je pense. Il s'appelle Gérard Magella. Il est italien.

Le trouvant un peu simple d'esprit plusieurs familles religieuses l'ont refusé. Finalement les Ré­demptoristes l'accueillent en 1748. Frère très scrupu­leux mais qui se guérissait très vite. Un jour, pris de scrupules il demanda à un clerc étudiant de le guérir. Et un simple signe de croix sur son cœur le guérit. Je voudrais vous faire part de son petit carnet qu'il trans­portait sur lui et des mortifications qu'il s'imposait. Il parlait du diable en l'appelant frère Soufre et il entre­tenait avec lui un dialogue d'une intimité assez im­portante. Il écrivait : "mortifications: chaque jour une discipline à sec, tous les huit jours, une discipline chaîne de fer sur le corps, matin et soir, faire neuf croix par terre avec la langue. Cœur de fer sur la poitrine, mâcher de la centaurée ou de l'absinthe au moins trois fois le jour, six ave face contre terre matin et soir, mercredi, vendredi et samedi et les vigiles manger à genoux. Faire matin et soir neuf autres croix dans le réfectoire Tous ces jours laisser les fruits, se barder de chaînes pour dormir, samedi pain et eau.

Programme : désirs : aimer beaucoup Dieu. Etre toujours uni à Dieu, faire tout pour Dieu et me conformer toujours à la volonté de Dieu, souffrir beaucoup pour Lui. Une bonne fois pour toutes j'ai une belle occasion de devenir saint, si je la perd, je la perd pour toujours et je perds Dieu."

Je crois que cette phrase-là est digne d'être méditée. Je vais ajouter simplement ce qu'il disait des puces qui l'empêchaient de dormir la nuit : "Combien je leur dois ! Elles m'empêchent de dormir, ainsi je peux continuer à penser à Dieu."

Ces deux vies de saint Gérard abbé de Clair­vaux et de saint Gérard Magella nous invitent les uns les autres à être fous de Dieu et à choisir en nous-même comment nous pouvons le suivre avec folie et avec grandeur comme Il l'a fait avant nous.

 

 

AMEN