INVIVABLE MAIS SAINT !

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Bethléem - grotte de saint Jérôme

F

rères et sœurs, c'est un lieu commun de présenter saint Jérôme comme le patron de tous ceux et celles qui ont mauvais caractère. En effet, dans tout le calendrier des saints je crois qu'on trouverait difficilement un homme qui ait été plus désagréable avec ses collègues, qui ait toujours été critiqué, qui était insupportable partout où il allait, à tel point qu'au moment même où à cause de ses qualités et de ses compétences il avait été nommé secrétaire personnel du pape Damase, il était tellement odieux au clergé romain qu'on a tout fait pour le faire fuir et le chasser de Rome parce qu'il pensait lui, doué comme il était, qu'il allait devenir calife à la place du calife et personne n'en voulait !

Il est parti à Bethléem et c'est là qu'il a eu tout le loisir de travailler à ce qui l'a rendu saint. Comme il était de mauvaise composition, il n'a pas essayé de s'inscrire dans le clergé de Jérusalem, il en a même eu une sorte de mépris, rompant des lances avec l'évêque pour lui faire comprendre qu'il était ignare et qu'il ne connaissait rien. C'était un homme très difficile à supporter, on dirait aujourd'hui invivable. Jérôme est le saint patron de tous les invivables, qu'on se le dise !!! C'est consolant de savoir qu'on a quand même quelque chance de parvenir à la sainteté, même à la sainteté canonisée.

Pourquoi saint Jérôme a-t-il été canonisé ? C'est important à comprendre. Quand le christianisme naît, il naît dans une langue pratiquement inconnue dans le monde méditerranéen ancien. Dans quelle langue les premiers rédacteurs des tous premiers morceaux de l'évangile ont-ils écrit ? c'est vraisemblablement l'araméen. Contrairement à ce que l'on a pensé parfois, on ne connaissait presque plus l'hébreu. Très vite, à cause de saint Paul, les récits évangéliques et les grands écrits du Nouveau Testament on été rédigés par des gens qui savaient le grec, saint Luc en tête, saint Paul évidemment, Marc connaissait sans doute à peu près le grec, Matthieu, peut-être, même si l'on pense que son évangile a d'abord été écrit en araméen. Or, dans tout le bassin oriental de la Méditerranée, il y avait une chance inouïe, c'est que l'Ancien Testament avait été intégralement traduit. Il était connu dans la plupart des communautés juives qui parlaient généralement le grec. Il faut imaginer au deuxième et troisième siècles, que beaucoup de juifs ne savaient plus l'hébreu ni l'araméen, et qu'ils ne savaient que le grec. L'Ancien Testament, a été traduit sans doute entre les années 300 et 150 avant Jésus-Christ, et donc, il y avait un texte de l'Ancien Testament dans les principales synagogues. Les chrétiens parlant grec ont eu la chance d'avoir dès les débuts d'avoir non seulement les écrits du Nouveau Testament, mais aussi la traduction de l'Ancien Testament en grec. Dans les communautés parlant grec, actuellement la Turquie, la Grèce, l'Égypte, la Syrie avec Antioche, et même la Libye, tout ce monde-là parlait grec. On avait donc les Écritures sous la main permettant de lire les textes de l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau et inversement. Origène, mort en 250, avait retrouvé six versions de bibles en grec, et il les avait publiées dans un livre à colonnes, une synopse pour montrer la variété des traductions et permettre aux lecteurs grecs d'avoir l'idée la plus précise de ce que voulait dire le texte.

Très tôt, dans la cinquième ou sixième génération dans le monde grec, on possédait tous les outils qui ont permis cet essor merveilleux dans le monde grec des grands auteurs chrétiens. Ce n'était pas la même situation en Occident. Bien entendu l'élite parlait grec et latin, c'était très bien vu de pouvoir parler grec à Rome. Contrairement à ce que pensent les milieux intégristes aujourd'hui, à Rome, la grande nouveauté, l'utilisation du latin dans le culte, est postérieure au fait que pendant plus de deux siècles à Rome, on célébrait en grec. Les papes étaient très souvent d'origine grecque. La vraie langue véhiculaire de l'évangile était le grec. Paul écrit en grec spontanément et il n'y a pas de mot latin dans ses épîtres.

En Occident, il n'y avait pas de traduction du Nouveau Testament, pas plus que de l'Ancien Testament. Les premières tentatives de traduction en latin ne sont pas venues de Rome, mais se sont faites à Carthage vers 150-170. Et ce n'étaient que des petits morceaux, ceux que l'on considérait comme les plus utiles pour la prédication. On n'imagine pas ce que cela devait être compliqué pour annoncer la Parole de Dieu. Le christianisme dès le début s'est proposé non pas comme une religion du Livre, mais qui était cependant sans cesse en référence à deux grands textes littéraires. Pendant toutes les années jusque 300, l'utilisation d'un texte latin dans les communautés occidentales, Rome, l'Afrique du Nord, pays pilote chrétien de l'époque, un peu l'Espagne et les débuts de la Gaule, ces gens-là connaissaient le grec et pouvaient lire et prêcher les commentaires en grec de la Bible, ou bien, ils parlaient latin et n'avaient aucun document à leur disposition.

Quand Jérôme, malgré son mauvais caractère se retire à Bethléem et que sur la pression de quelques amis (car il avait aussi des amis), commence à comprendre que sa véritable vocation c'est de traduire toute la Bible en latin, vous comprenez tout de suite l'immense service qu'il a rendu là l'Église. C'est à partir de Jérôme, considéré comme une autorité, respecté d'abord parce qu'on en avait peur, a permis d'avoir un texte qui a le mérite d'exister. Il a donc permis à la plupart des auteurs latins, comme saint Augustin qui pourtant parlait grec, de se constituer un corpus complet des écrits bibliques. Jérôme a permis que l'on ait enfin un texte fiable qui a fait très vite autorité. On l'a appelée la Vulgate, non pas pour signifier vulgaire, mais "pour tout le peuple".

Dans une époque où nous avons depuis presqu'un siècle maintenant redécouvert le texte biblique, nous pouvons beaucoup prier saint Jérôme et lui rendre grâces pour ce qu'il a donné au service de l'Église. C'est grâce à lui que le texte est entré dans tous les monastères et dans les institutions qui petit à petit se sont nourries de cette Parole de Dieu jusqu'à la mise en service des Bibles modernes.

 

AMEN