SAINT JÉRÔME

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Salon de Provence : Saint Jérôme 
C
ette fête de saint Jérôme commence à me poser quelques questions. Cela fait la quatrième ou la cinquième fois que nous la célébrons ici, depuis notre arrivée à Aix et je ne sais pas pourquoi c'est moi qui ai dû prêcher sur saint Jérôme, et j'ai toujours dit la même chose, c'est que saint Jérôme avait un mauvais caractère, qu'il était insupportable mais que cependant c'était très encourageant parce qu'on pouvait quand même devenir un saint. Il est bien entendu que je ne parlerai pas aujourd'hui du mauvais caractère de saint Jérôme et que je n'en parlerai plus. Nous allons passer à des considérations plus sérieuses.

Je crois que l'intérêt de saint Jérôme et son importance dans l'Église d'Occident est absolument capitale. En effet, nous n'imaginons pas du tout le genre de personnes qu'étaient ces grands convertis du quatrième siècle, que ce soit saint Jérôme, saint Augustin ou saint Ambroise. En réalité, ces gens-là, dans l'antiquité finissante, vivaient dans une culture et une civilisation extrêmement raffinée, cultivée et développée et c'était la très haute aristocratie de l'intelligence de leur temps. On ne peut plus très bien trouver l'équivalent aujourd'hui, mais c'était un mélange à la fois de ce que nous appellerions des Énarques, les gens sortis des hautes écoles de la rhétorique de Rome ou de la Grèce ou de l'Asie Mineure et en même temps c'étaient des gens cultivés qui avaient des responsabilités importantes vis-à-vis de la société, qui gouvernaient en lisant couramment Platon, Aristote, Virgile, Homère. C'était un mélange à la fois d'hommes très raffinés dans leur intelligence et leur sensibilité et qui généralement avaient la dent dure et longue et l'ambition extrêmement profonde et qui avaient envie, dans cet empire finissant, de se tailler une belle place au soleil. L'exemple le plus typique, c'est évidemment saint Augustin qui pendant les trente premières années de sa vie n'a eu qu'un rêve et un désir, c'est de faire carrière.

Or, nous ne nous imaginons pas ce qu'a dû impliquer et transformer dans la vie de ces gens-là, le fait d'être, un beau jour, touché par l'annonce de la foi chrétienne. Comme c'étaient des gens extrêmement compétents, tout de suite, on leur demandait d'être évêque. C'était comme ça à l'époque. Evidemment, ce qui arrivait, c'est qu'ils avaient un souci extrêmement grand à la fois de bien diriger et gouverner leur peuple, cela ils le savaient, ils avaient du métier, ils avaient été formés à cela. Et c'est pour cela que, contrairement à ce qu'on dit, les grands évêques du quatrième et du cinquième siècle ne sont pas des grands évêques parce qu'ils auraient voulu acquérir une sorte d'autorité politique sur la société, mais c'est parce qu'ils avaient un don inné et même fortement travaillé du gouvernement et de la responsabilité d'un peuple. C'est pour cela que ce sont de si grandes figures, que ce soit saint Augustin ou saint Ambroise. Pour Jérôme, c'est autre chose, c'est un peu moins brillant de ce côté-là. Mais en même temps, ce sont des gens qui ont compris la nécessité absolue d'ensei­gner la foi au peuple de Dieu. Nous n'imaginons pas la coupure qu'il y avait entre l'Occident et l'Orient.

L'Orient parlait grec, par conséquent il avait les Écritures, et on les lisait couramment. Tandis que l'Occident commençait à ne plus parler grec, par conséquent, on n'avait pas de textes faciles d'accès. Il fallait être de cette couche cultivée qui était bilingue. C'est pourquoi ce n'est pas étonnant qu'une des premières grandes préoccupations de Saint Jérôme, ait été de traduire la Bible, parce qu'il fallait que le peuple chrétien ait un accès direct à la Bible. C'est pourquoi, malgré tous ses défauts, c'est le plus grand initiateur à la Bible qui soit dans toute la tradition chrétienne d'Occident. S'il n'y avait pas eu saint Jérôme, il y en aurait sûrement eu un après avec la Providence et la sollicitude de Dieu, mais en attendant c'était celui-là, ce qu'il a fait c'était très bien.

Il a permis au peuple chrétien de lire les Écritures et de les commenter. Et, ce qui est extraordinaire, c'est que ces gens qui, par ailleurs, avaient une culture philosophique, métaphysique extraordinaire, ont su, avec beaucoup d'humilité et beaucoup de docilité intérieure et spirituelle découvrir toute la richesse de l'Écriture. A partir du moment où ces gens-là se convertissaient, ils admettaient qu'il n'y avait plus deux parties dans leur vie, d'une part le côté salonard et culturel qui sévit encore de notre temps, et d'autre part la piété et la spiritualité. Non, tout leur savoir, toute leur sagesse devait venir de la Parole de Dieu. Et pour eux, à ce moment-là, se convertir, c'était renoncer à expliquer Virgile et Homère, et si vous lisez les Pères de l'Église, Jérôme, Augustin et Ambroise, vous verrez qu'ils ne citent pratiquement jamais ces auteurs-là, et pourtant ils les connaissent par cœur aussi bien que la Bible. Mais ce n'est plus leur livre de référence et ils ont accepté de se convertir, ce qui est souvent le plus difficile, jusqu'au tréfonds et jusqu'aux moelles de leur intelligence. Et c'est ainsi que prenant à la fois modèle sur toute une tradition patristique grecque déjà fortement élaborée avec leurs prédécesseurs notamment Origène et les Cappadociens qui étaient en plein exercice de leur talent, eux-mêmes ont livré cette tradition à l'Occident. C'est ainsi que nous avons eu ce qui a été sans doute la plus grande époque de l'histoire de l'Église, infiniment plus grande que toutes les autres, ce quatrième et ce cinquième siècles, qui est le déploiement de toute la Sagesse de l'Écriture, dans la conversion de cette culture romaine qui était pourtant bien difficile à convertir.

C'est pourquoi ces hommes que sont Jérôme qui lui a mis l'essentiel de son effort sur la traduction de l'Écriture et sur les commentaires, ensuite Ambroise qui, lui, avait un sens beaucoup plus pastoral et sacramentel, et a donné des traités sur l'enseignement de l'Écriture, le rôle du pasteur et les sacrements, et ensuite Augustin qui a résumé et synthétisé tout cela de la manière magistrale que l'on sait, tous ces gens-là ont fondamentalement défini et cerné la manière dont, nous, aujourd'hui, nous rencontrons la Parole de Dieu. Et c'est pourquoi, quand nous fêtons saint Jérôme, nous devons le faire avec beaucoup d'action de grâces et de joie, et surtout à notre époque, parce que c'est peut-être un grand guide spirituel pour notre temps. C'est quelqu'un qui, malgré toutes les réticences de l'autorité romaine, il faut bien le dire, n'a pas eu peur de vouloir vraiment donner la plénitude de l'Ecriture au peuple chrétien. Et Dieu sait que Rome n'était pas, alors, une communauté brillante du point de vue de sa foi et de l'intelligence de sa foi. Le pape Damase composait, et c'est très louable mais un peu limité, des épitaphes pour les martyrs. C'était très bien, mais ce n'était pas du même niveau que ce que faisait saint Jérôme. Saint Jérôme a compris le besoin très profond que ce peuple parlant latin avait de l'Écriture, et il la lui a livrée. Je crois que c'est un exemple pour nous aujourd'hui, parce que comme le dit saint Jérôme lui-même : "celui qui ignore les Écritures, ignore le Christ." Et c'est très vrai. Son souci a été de faire connaître le Christ, en faisant connaître les Écritures.

Demandons par son intercession, que nous aussi, nous ayons cette soif profonde au fond de notre cœur et aussi ce désir profond de connaître le Christ à travers les Écritures. Puisque le Christ Lui-même, pour se faire connaître, n'a pas dédaigné de commenter les prophètes et les psaumes, que désormais, ce soit le Christ et tous ceux qui, à sa suite, ont voulu les commenter et nous les donner, que nous recevions et nous acceptions ce don dans notre cœur, avec la même passion, avec la même joie et le même enthousiasme qu'ils avaient.

 

 

 

AMEN