UN PASSIONNÉ DE LA PAROLE DE DIEU

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, nous n'allons pas une fois encore parler des défauts de saint Jérôme, de son mauvais caractère, de ses manques de jugement, de ses injustices, mais je voudrais vous parler de la sainteté de saint Jérôme, puisque c'est cela que nous célébrons aujourd'hui.

La sainteté de saint Jérôme ne tient pas à ses vertus, il avait pas mal de défauts, mais elle tient à quelque chose d'infiniment plus important que l'attitude morale, elle tient à son amour passionné pour la Parole de Dieu. Vous savez que c'est saint Jérôme qui a patiemment étudié tout l'Ancien Testament et le Nouveau, qu'il a traduit en latin pour le rendre accessible au peuple de son époque. C'est lui qui a commenté un par un tous les versets de l'Écriture, et si nous sommes nourris de la Parole de Dieu, nous le devons en partie à cet amour passionné de saint Jérôme, à cet effort de toute une vie dont vous mesurez l'ampleur et la profondeur.

C'est l'occasion de réfléchir pour nous, sur cette place de la Parole de Dieu. Au niveau humain, anthropologique, nous ne saurions exagérer l'importance du langage pour la vie humaine. Imaginez ce que nous serions si nous n'avions pas de langage pour nous exprimer. Non seulement, nous ne pourrions pas communiquer les uns avec les autres, certes, il y a bien le langage des gestes, le langage des signes, mais cet instrument extraordinaire qu'est la langue parlée, c'est ce qui est à la base de toute communication de pensée, de toute relation avec l'autre. Notre relation avec l'autre se nourrit intensément de tout ce que nous pouvons lui dire du plus profond de notre être et de notre cœur, et de notre pensée, et aussi tout ce que nous pouvons recevoir du plus profond de son être, de son cœur et de sa pensée. Vous le savez, notre propre personnalité se construit en très grande partie au contact de la personnalité des autres, par ses échanges incessants qui commencent dès la plus petite enfance et qui ne cessent de grandir tout au long de notre vie. Non seulement donc, nous ne pourrions pas communiquer avec les autres, mais nous ne pourrions même pas avec nous-mêmes, car c'est à travers ces incessants échanges que nous nous construisons les uns les autres et que nous nous recevons nous-mêmes en recevant les uns des autres. La parole est donc un élément tout à fait premier, fondamental non seulement de la culture, mais tout simplement de la vie humaine comme telle.

Dieu est entré dans ce jeu du langage. Il a voulu parler avec nous. Il a voulu nous parler de Lui, et que nous lui parlions de nous. Dieu a voulu qu'entre Lui et nous s'établisse cet échange qui nous construit de façon encore plus fondamentale que tous les échanges que nous réalisons les uns avec les autres. Car parmi tous ces autres dont nous nous recevons nous-mêmes, il y a cet Autre majeur, premier, fondamental qui est Dieu. Et c'est précisément parce qu'il y a un dialogue possible entre l'homme et Dieu que Dieu peut jour après jour, nous façonner, nous permettre d'accéder plus profondément à la fois à son mystère et à notre propre mystère. Pour cela, Dieu avait besoin d'un langage commun, de même que des hommes ont besoin d'avoir une langue qui leur permet d'échanger, et si ils parlent des langues différentes, il faut qu'ils apprennent la langue de l'autre pour pouvoir lui parler et l'entendre.

De la même façon, il fallait qu'entre Dieu et l'homme, il y ait un langage commun, que malgré l'immense distance qu'il y a entre l'infini du mystère de Dieu et notre pauvre limitation humaine, malgré cette distance infinie, il fallait qu'un même langage soit possible entre Dieu et nous. Dieu a appris à parler la langue des hommes. Avant que Jésus, Dieu, apprenne sur les genoux de sa mère, de son père et dans les écoles rabbiniques, à parler la langue de son peuple et de son temps, Dieu de toute éternité, a voulu apprendre à parler le langage des hommes pour pouvoir nous dire qui Il est, pour pouvoir s'adresser à nous. C'est tout le mystère de la Bible que cet effort multiséculaire de Dieu, de nous parler dans notre langage, sans pour autant trahir sa propre pensée. C'est cela qu'on appelle l'inspiration, c'est-à-dire que Dieu s'est servi de certains hommes, qu'il s'agisse des prophètes, des évangélistes, des apôtres, Dieu s'est servi de certains hommes pour que les paroles qu'ils prononceraient, les paroles qu'ils écriraient, soient remplies, débordantes, de la Parole même de Dieu. C'est un élément absolument incontournable de notre foi, de croire qu'à travers les mots de ce livre, à travers les pensées de ce livre, et de ceux qui l'ont écrit, quelque chose nous est dit par Dieu lui-même, cette parole des hommes est une véritable Parole de Dieu.

C'est cela que saint Jérôme a compris d'une façon étonnamment profonde et intense et qui a rempli toute sa vie. Il n'a fait que cela, sans cesse, se nourrir de cette parole de Dieu, découvrir patiemment à travers les mots humains toujours imparfaits, le sens que Dieu mettait dans ces mots pour atteindre notre esprit. Le découvrir à travers tous les efforts d'une connaissance de la langue dans laquelle la Bible avait été écrite, d'une connaissance de la portée exacte de chacun de ces mots, saint Jérôme, passionnément, inlassablement, à scruter cette Parole de Dieu pour nous la faire partager, pour que nous puissions nous aussi y accéder dans notre propre culture, dans notre propre langue. Ce qu'il a fait pour ceux qui parlaient le latin de son temps, c'est ce que l'on a continué à faire pour ceux qui aujourd'hui parlent français, anglais ou allemand, et qui ont besoin aussi d'entendre dans leurs propres langues cette parole de Dieu.

Sachons mettre au cœur de notre vie, cette Parole de Dieu. Si nous ne plongeons pas dans la Bible, si nous ne faisons pas comme saint Jérôme une recherche passionnée, patiente, ardue, profonde, savoureuse de cette Parole de Dieu, nous resterons toujours sur les franges du mystère de Dieu. Puisque Dieu a pris la peine de nous parler, et d'apprendre une langue que nous puissions entendre, cela vaut la peine que nous aussi nous écoutions cette parole et que nous essayions de nous laisser pénétrer par elle.

 

 

AMEN