PROFANE ET SACRÉE : LA BIBLE
2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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our comprendre saint Jérôme, il faut comprendre la culture antique. Et la culture antique a une haute idée de ce qu'est une culture raffinée. Une culture raffinée pour un homme antique, c'est une grammaire, ce sont des mots, c'est une littérature. C'est une manière de savoir s'exprimer de la façon la plus claire, la plus belle, la plus esthétique. C'est-à-dire qu'en leur temps, la forme compte autant sinon plus que le fond. Il s'agit, certes, d'avoir des idées, mais il s'agit surtout de les exposer de la manière la plus intelligente et la plus esthétique possible.
Vous comprenez bien que pour des hommes qui sont pétris de culture antique, qui ont l'habitude de lire Virgile et Cicéron, se plonger dans la Bible et in changement radical et fondamental, non seulement au niveau du message annoncé, un Dieu qui meurt sur une croix, ce n'est pas normal pour le monde antique, c'est même un scandale, et Paul nous le rappellera dans ses lettres, mais encore davantage, il y a la manière dont ce message est annoncé. Un bon rhéteur, quand il commence à lire la Vetus Latina, c'est-à-dire la Bible traduite en latin, quand il commence à lire le texte grec de l'évangile, il trouve que c'est très mal écrit. Pour un homme comme saint Jérôme, cela ne passe pas ! D'ailleurs, il n'y aura pas que saint Jérôme, il y aura aussi saint Augustin, s'il a mis tellement de temps à lire la Bible, c'est parce qu'il trouve que c'est mal écrit. Il y a de quoi s'arracher les cheveux pour un rhéteur, que de lire un texte bourré de fautes de grammaire, ce n'est pas possible.
Saint Jérôme va rester partagé entre la lecture de ses grands maîtres de la lecture antique, Cicéron, Virgile, etc … et ce texte si mal écrit. Je voudrais relire avec vous ce texte magnifique qui est "Le songe de saint Jérôme", qui est davantage d'ailleurs du côté du cauchemar que du songe. "Malheureux que j'étais. Je jeûnais, puis, je lisais Cicéron. Après nombre de nuits à veiller, après les larmes que le souvenir de mes fautes de naguère arrachait du plus profond de mon cœur, c'était Plaute que je prenais entre mes mains (Plaute, c'est plutôt du côté du comique). Si d'aventure, me ressaisissant, je me mettais à lire les prophètes, leur style sans élégance éveillait en moi de la répulsion. Mes yeux aveuglés ne voyaient plus la lumière, et ce n'était pas à mes yeux que je m'en prenais, c'était au soleil". Bref, comme cela doit peut-être vous arriver, il avait pris les bonnes résolutions de carême qui étaient de se plonger dans la Bible, il passait son temps à arrêter de lire la Bible pour lire un bon roman policier, le journal, ou encore regarder la télévision. Il était vraiment tenaillé entre ce qu'il considérait comme étant du côté du monde profane, et de l'autre côté, il sentait bien la nécessité de lire cette Parole de Dieu. C'est là que l'affaire se corse : "Tandis que l'antique serpent m'abusait ainsi, une fièvre violente pénètre vers le milieu du carême jusque dans les moelles de mon corps épuisé, et sans aucune rémission, chose incroyable, elle consuma tellement mes pauvres membres que je n'avais presque plus de chair sur les os. Déjà, on songeait à mes funérailles, mon corps était tout glacé. Un reste de chaleur vitale ne palpitait plus que dans la tiédeur de ma pauvre poitrine". On sent quand même un homme qui a ses lettres, qui a lu Cicéron. "Soudain je me sens ravi en extase et transporté devant le tribunal du Juge, une si éblouissante lumière émanait des assistants, que couché à terre, je n'osais lever les yeux. Interrogé sur ma profession, je répondis : "Je suis chrétien". Alors celui qui présidait dit : "Tu mens, tu es cicéronien et non chrétien. Là où est ton trésor, là est ton cœur". Je me tus aussitôt et sous les verges, car il avait ordonné qu'on m'en frappât, je me sentais plus torturé encore par la brûlure de ma conscience. Ce verset du psaume six hantait ma pensée : qui dans l'enfer rendra pour moi témoignage ? Ceux qui étaient présents se jetant aux genoux du président le supplièrent de pardonner à ma jeunesse et de laisser à ma faute le temps du repentir, quitte à parachever plus tard le supplice, si jamais je relisais les ouvrages de la littérature profane. Et moi, qui dans un moment aussi critique voulait promettre mieux encore, je fis ce serment : Seigneur, si jamais il m'arrive de posséder ou de lire des livres profanes, je t'aurai renié. Sur cet engagement, je fus congédié et remontai sur la terre".
Ce qui est très intéressant dans ce texte qui est en fait très moderne, c'est que saint Jérôme ne fait pas dans la dentelle : soit le profane, soit le sacré ! Il n'y a pas de rencontre possible entre les deux mondes littéraires. Saint Jérôme va décider à partir de ce moment-là, pendant plus d'une quinzaine d'années, de ne plus ouvrir un ouvrage profane. Mais alors, comme il disait : ce n'est pas parce que j'ai juré de ne plus ouvrir d'ouvrage profane, que je dois effacer de ma mémoire tout ce que j'ai lu auparavant. Dans l'esprit de saint Jérôme, il faudra passer par un long moment de refus de tout ce qui avait constitué sa vie intellectuelle, pour un jour le redécouvrir. C'est là un aspect intéressant de sa personnalité, et qui peut nous éclairer et nous aider aujourd'hui dans notre monde, c'est qu'il va passer quinze ans à découvrir qu'en définitive, Dieu ne lui disait pas : ou bien le profane, ou bien le sacré, ou bien les lettres, ou bien "la" lettre. Et au bout de quinze ans, saint Jérôme ayant consacré fondamentalement toute sa vie à "la" lettre, à l'Écriture, ayant traduit, ayant recherché le sens des textes, ayant su articuler justement entre une lecture littéraire de la Parole de Dieu, avec une approche spirituelle, il va découvrir que Dieu ne lui demandait pas d'évacuer toute sa culture profane. Même davantage : saint Jérôme découvre que dans la Bible il y a du profane. C'est-à-dire que quand la Bible s'ouvre sur des textes de la Genèse, là il y a du profane, là il y a du mythe qui vient du côté de Babylone. Quand nous lisons comme nous le faisons pour le moment, chaque matin aux Laudes, le livre des Proverbes, la sagesse telle qu'elle est donnée dans la Bible est remplie d'une sagesse dite profane. Et dans le débat actuel, surtout au début du XXè siècle, les gens pensaient que lorsqu'on trouvait du profane dans la Bible, il fallait le jeter hors de la Bible pour ne garder que le sacré : ah ! il y a un texte qui dit qu'effectivement il y a eu un déluge, donc, cela n'étant pas sacré, cela ne vient pas de Dieu, donc il faut l'enlever de la Bible !
La grande leçon de saint Jérôme consiste à découvrir que justement avec tout ce que nous appelons le profane, Dieu fait le sacré, à la fois dans la Parole même de Dieu, dans la Bible, mais aussi dans notre vie. Alors, je crois, frères et sœurs que c'est cela ce fameux songe de saint Jérôme, et c'est cela que saint Jérôme nous dit. En définitive, le Seigneur ne nous demande pas de choisir "ou bien", "ou bien", entre le monde et le Royaume de Dieu. Au contraire, Il veut nous montrer que le monde est au service du Royaume de Dieu, Il veut nous montrer que les lettres profanes sont au service de "la" Lettre. Et je crois que saint Jérôme, comme homme littéraire devrait nous encourager actuellement, nous, à mieux articuler les lettres profanes avec "la" Lettre.
Frères et sœurs, je ne vais pas vous encourager à lire les romans policiers et autre chose comme si nous lisions la Bible, mais plutôt à essayer de découvrir que quelque chose est dit entre ces deux littératures qui nous semblent parfois éloignées l'une de l'autre. Nous parlions justement de cette échelle de Jacob avec les anges, hier, or, il y a une passerelle possible entre les textes qui nous semblent si éloignés de la littérature divine, et la Parole de Dieu.
AMEN