L'ÉGLISE EST-ELLE ENNUYEUSE ?

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, il y a à Saint Jean de Malte une tradition bien établie depuis vingt ans, qui veut que le sermon sur saint Jérôme comporte en général deux parties : la première, il était insupporta­ble, odieux, méchant, casse-pieds, et la deuxième, malgré tout Dieu en a fait un saint parce qu’il a rendu des services objectifs à l'Église, et conclusion, c’est encourageant pour nous puisque nous avons tous mauvais caractère, et que peut-être nous serons saints, même si nous ne rendons pas autant de services à l'Église que Jérôme en a rendu.

Cette année, je vais rompre avec cette tradition, avec ce panégyrique aigre-doux de saint Jérôme bien que je suppose que du haut du ciel, ce panégyrique n’était pas pour lui déplaire. Cette année je vais tomber franchement dans les coups d’encensoir parce qu’effectivement, je crois que saint Jérôme mérite d’être considéré dans sa sainteté, la sainteté de son mauvais caractère, non pas la sainteté malgré son mauvais caractère, mais la sainteté de son mauvais caractère, ce qui est un tout petit peu plus difficile à défendre, j’en conviens, mais j’essaie !

A l’époque de saint Jérôme dans les années 380, l'Église de Rome avait comme pape Damase, dont le secrétaire était Jérôme. Cette Église, autant le dire était un cimetière dans tous les sens du terme. Non seulement au sens propre parce que ce pauvre Damase qui était un pape sans imagination, un admi­nistrateur d’une platitude absolue n’avait rien trouvé de mieux pour favoriser la piété dans l'Église de Rome que de récupérer toutes les tombes des martyrs et de passer son temps à faire des petites épigraphes, des petits poèmes de deux ou quatre vers pour louer la vertu des martyrs, alors qu’elle avait disparu de Rome depuis longtemps, et donc, c’était l'Église des cimetiè­res au sens où ce pauvre Damase gérait un cimetière, et si Damase était sanctifié, ce n’était pas à cause de son mauvais caractère, je crois au contraire qu’il n’en avait pas du tout, mais en raison du fait qu’il a promu le côté “club Med” des catacombes. Donc, ce n’était pas très objectif que se promener d’une catacombe à l’autre, car la société romaine de l’époque, c’était une société ennuyeuse, de vieille aristocratie qui n’en finit pas de mourir, un peu comme à Aix, si vous voulez, et qui s’ennuie mortellement et qui se laisse aller petit à petit vers la mort en pensant que Rome, comme l’a dit Fellini, est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde.

Une Église sans vitalité, ennuyeuse, Église des cimetières également, parce que son clergé n’a plus aucune énergie : l’époque glorieuse des martyrs, ce feu est passé, et donc à Rome, on s’ennuie. Il y a un petit côté "à la recherche du temps perdu", on at­tend, on attend on ne sait quoi, mais en réalité, tout se passe ailleurs. Cela se passe en Afrique, dont l'Église est d’une vitalité extraordinaire, cela se passe en Orient, où l'on est en train de se battre sur des questions théologiques extrêmement importantes mais sur les­quelles on ne comprend rien à Rome, et Damase ne criera pas parce que sa voix n’est pas dogmatique, et cela se passe à Milan où Ambroise prêche, et est la coqueluche de toute la haute société sénatoriale romaine d’Occident, et cela se passe aussi un peu à Trèves où Théodose II a imposé sa voix.

Autrement dit, ce pauvre Jérôme, et là, on ne peut que le plaindre, qui a une vitalité intellectuelle à la mesure de son mauvais caractère, vit dans un mi­lieu nul, absolument nul. Il se rend très vite compte, et je pense que c’est cela le point de départ de saint Jé­rôme que tout ce qu’il a pressenti dans sa réflexion de l’importance de la Parole de Dieu, de l’annonce du Salut par le commentaire de l’Écriture, par la recher­che passionnée de Dieu à travers une vie proprement intellectuelle de qualité, il ne l’aura jamais à Rome. Et donc, il fait ce que font les gens dans ces cas-là, il s’en va voir ailleurs et quitte Rome. Alors, il va commencer une vie dans laquelle il va imaginer, et c’est un peu le premier qui imagine cela, et je pense que c’est pour cela qu’il va si fortement frapper l’Occident, il va imaginer une vie dans laquelle la recherche existentielle de Dieu va vers ce qu’il n’appelle pas encore la vie monastique, bien, qu’il connaisse très bien les milieux monastiques orientaux, donc la recherche d’une vie existentielle et expéri­mentale de Dieu va coïncider avec la disponibilité pour comprendre le mystère de Dieu dans les Écritu­res. Et c’est ça le génie de saint Jérôme. Au lieu de visiter les cimetières il va s’occuper de la Parole vi­vante. On ne peut que lui donner raison, même si sur certains détails, ce n’est pas toujours la méthode ap­propriée.

Et donc, la quête de saint Jérôme, d’abord Antioche, puis Bethléem, et même les démêlés avec Jérusalem, cette quête de partir en Orient, de quitter un poste qui lui aurait peut-être valu la succession de Damase c’était quand même courageux de renoncer au pontificat pour respecter les exigences de sa voca­tion de chercheur de Dieu à travers sa Parole. Tout cela il y a renoncé pour garder cette espèce de rigueur absolue de la recherche de Dieu à travers les Saintes Ecritures.

Et c’est pour cela, je pense, que malgré tout on a gardé une profonde estime pour saint Jérôme, c’est vrai qu’il ne se prenait pas pour une prune, et que quand il écrivait aux Pères de l'Église d’Occident, il les considérait parfois un peu de haut, et d’ailleurs de temps en temps il se plantait, parce que par exem­ple quand il parlait à saint Augustin en le traitant comme un petit gamin récemment converti, il n’avait pas tout à fait compris à qui il parlait, ce n’était pas tout à fait à la hauteur de Jérôme de ne pas compren­dre avec une certaine élégance son interlocuteur, mais il n’empêche qu’il a compris qu’il fallait redynamiser l'Église qui sortait d’une période d’épreuves et de persécutions, et particulièrement cette Église d’Occident dont il avait dans la tête l’exemple pas très enthousiasmant de la communauté romaine, qu’il fallait la redynamiser à travers une recherche inten­sive et attentive du mystère de la Parole de Dieu.

Donc, la sainteté de Jérôme est très positive de ce point de vue-là : c’est une sainteté proprement écclésiale, celle de sentir qu’à un moment donné, l'Église ne peut pas s’encroûter, ne peut pas s’endormir sur ses lauriers et sur les palmes des mar­tyrs qui avaient été gagnés par d’autres, et dons, il faut effectivement retrouver un certain dynamisme, mais autrement.

Voyez pourquoi sa sainteté est d’une certaine actualité. On ne peut pas dire qu’actuellement, notre Église d’Occident en cette fin de millénaire soit parti­culièrement encourageante, même si le Cardinal Pou­pard dans un récent entretien accordé au Figaro, dit qu’il faut arrêter de tenir des discours alarmants, il ne faut pas toujours non plus pratiquer la méthode Cauhé, il faut aussi de temps en temps reconnaître ce qui est, cela manque un tout petit peu de tonus !

On peut demander à saint Jérôme qu’il y ait des hommes qui à sa suite, et suivant son inspiration vont découvrir d’autres manières pour l'Église d’être l'Église au milieu de ce monde par une véritable dé­couverte et un véritable approfondissement de la Pa­role de Dieu. A l’époque, ça s’est d’ailleurs passé, parce que la postérité de saint Jérôme, on peut dire que c’est quand même toutes les grandes figures des commentateurs de l’Ecriture dans l'Église d’Occident, saint Jérôme est le premier, mais après dans les géné­rations suivantes, et même les contemporaines, il y a déjà saint Ambroise qui parle dans la même mou­vance, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, saint Léon le Grand, ce n’est quand même pas rien, et bien, on peut demander que peut-être aujourd’hui, soient suscités dans l'Église des hommes, et pas seulement les prêtres, mais aussi des laïcs, et tout le monde, qui retrouvent ce sens véritable de la Parole de Dieu, non pas un petit peu, je vais me permettre une critique, comme ces gens qui font des petites études théologi­ques au moment de la retraite pour se cultiver soi-même, mais qu’ils les fassent dans le véritable souci d’une redécouverte écclésiale de la Parole de Dieu, non pas comme un hobby pour occuper sa soixantaine ou sa soixante-dizaine, mais comme un véritable souci de retrouver les racines de la Parole de Dieu comme service de la renaissance de l'Église au­jourd’hui.

 

 

AMEN