UN PASSIONNÉ DE LA PAROLE DE DIEU

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous avons l'habitude de nous faire de la sainteté une idée extrêmement centrée sur la morale et la piété. Pour nous un saint c'est quelqu'un qui est dans un vitrail, les mains jointes, quelqu'un qui a passé toute sa vie dans la prière, le silence, l'humilité, la bonté du cœur. C'est un modèle que l'on peut imiter en toute matière. Le saint que nous célébrons aujourd'hui n'est pas tout à fait de cette espèce-là. saint Jérôme était loin d'être doué de toutes les vertus que l'on attendrait d'un bon chrétien. Il avait un très mauvais caractère et il l'a manifesté de toutes sortes de façons. Il était impitoyable pour ceux qui n'étaient pas de son avis, il leur écrivait des lettres véhémentes et il les condamnait allégrement. Il se mêlait souvent de choses qui ne le regardaient pas, comme dans les histoires de l'Église d'Orient où il se trouvait catapulté parce qu'il était venu à Bethléem mener le vie monastique. Les complications entre les évêques lui échappaient en grande partie, mais il voulait s'en occuper à tort. Bref saint Jérôme n'est pas tout à fait un exemple à suivre en tout point. Et si nous voulions vivre comme lui, nous ne serions pas toujours agréables pour nos voisins, nos proches et ceux qui auraient à nous fréquenter.

Si saint Jérôme est saint, si l'Église nous de­mande de le célébrer, c'est parce qu'il a vécu passion­nément de la Parole de Dieu. Toute sa vie, il l'a consumée pour la Parole de Dieu. Il avait mauvais caractère certes, Il se trompait parfois dans les rela­tions humaines, certes, il n'était pas très facile à vivre, mais il était enflammé par l'amour de Dieu et de cette Parole de Dieu. Il a passé toute son existence à tra­duire mot à mot avec acharnement cette Parole de Dieu. A une époque où l'on n'avait pas encore les moyens scientifiques, techniques qu'ont les commen­tateurs et les exégètes modernes, il a fait une œuvre extraordinaire en étudiant, mot par mot, depuis le premier verset de la Genèse jusqu'au dernier verset de l'Apocalypse, tout ce qui fait la Bible. Et il en a donné une traduction et des commentaires qui sont restés un modèle pour tous les siècles à venir, tellement il a su aller profond dans cette intelligence de l'Ecriture.

Il a usé sa santé pour cela. Il n'avait pas une santé extraordinaire, c'est pour cela d'ailleurs qu'il avait mauvais caractère. Il a passé les nuits à user ses yeux pour arriver au bout de cette œuvre immense qu'il avait entreprise. Il est mort d'épuisement à cause de tout ce travail sans cesse remis sur le chantier. Il a donc, en quelque sorte, consacré sa vie à la Parole de Dieu, au mystère de Dieu, à la Révélation que Dieu nous a faite de son mystère. Et s'il aimait passionné­ment la Parole de Dieu, c'est parce qu'il aimait pas­sionnément Jésus qui est la Parole de Dieu. C'est là sa sainteté. N'imaginons pas que la sainteté c'est d'être parfait en tout point, c'est d'être un modèle de piété, de douceur, de tranquillité et de calme. A la limite, on pourrait peut-être être inodore et sans saveur, dans ce cas-là. Mais la sainteté c'est être réellement depuis la racine de son être, saisi par la passion de Dieu. Cela arrive plus ou moins bien à corriger nos défauts, vous savez comme moi que ce n'est pas si simple de corriger ses défauts et il en reste toujours quelques séquelles. Mais si nous attendons d'être parfait en tous les détails pour nous approcher de Dieu, jamais nous ne commencerons ce chemin. Ce qui compte c'est l'élan du cœur, c'est l'entraînement de tout notre être, aspiré par la personne du Christ, par la personne du Père, c'est cette sorte de polarisation de toute notre vie par le mystère de Dieu. Voilà ce qui est l'essentiel, voilà ce qui peut transformer notre être, voilà ce qui, véritablement, fait de nous des modèles, des exem­ples, car ce que nous avons à vivre ce n'est pas un catalogue de vertus, mais c'est d'abord la passion de Dieu, la passion de la vérité, la passion du mystère de l'amour de Dieu.

Que saint Jérôme, malgré tous ses défauts, nous apprenne à être des passionnés du visage de Dieu, a être remplis de cet élan qui nous transporte et nous fait nous dépasser nous-mêmes et qui, d'une certaine manière, à la foi remplit notre vie et la consume.

 

 

AMEN