LA CHARITÉ, UN FEU ET UNE FORCE !

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l y a trois jours, quand nous célébrions saint Vincent de Paul, en écoutant le très beau sermon de Frère Daniel sur la charité pleine de tendresse, de douceur, de délicatesse, d'attention aux autres qui caractérisait saint Vincent de Paul, je pensais au ser­mon que j'allais vous faire aujourd'hui sur saint Jé­rôme. Et sous prétexte que j'avais la réputation de ne pas aimer saint Jérôme parce qu'il avait un caractère épouvantable, ce qui est d'ailleurs vrai, je pensais que vous alliez imaginer que j'opposerai la charité de Monsieur Vincent à l'absence de saint Jérôme. Non, ce n'est pas cela que je veux vous dire. S'il y a une forme de charité, celle à laquelle nous pensons le plus immédiatement et dont saint Vincent de Paul est une des plus parfaites réalisations, cette charité faite d'attention, de délicatesse, cette présence aux frères, cette douceur, il y a un autre visage non moins essentiel de la charité dont je voudrais vous parler aujourd'hui. La charité ce n'est pas simplement douceur et délicatesse, la charité c'est aussi passion. Et passion qui peut être violente.

La charité c'est l'amour de Dieu, l'amour des autres. Et cet amour n'est pas nécessairement si j'ose dire un amour bienveillant, plein de délicatesse et de tendresse, c'est aussi l'amour véhément. Et si saint Jérôme est un saint, c'est parce qu'il a été habité par un amour violent, véhément, de Dieu et de la Parole de Dieu. Saint Jérôme était un tempérament pas­sionné, fougueux. Quand il se donnait, il se donnait totalement et il a donné totalement sa vie à l'amour passionné de la Parole de Dieu, de la Bible, de l'Écri­ture. Et c'est grâce à cet amour passionné de saint Jérôme qui fait que, jour et nuit, il a passé toute sa vie, notamment à Bethléem dans cette grotte symboli­que où on le représente presque toujours demi-nu, penché sur les Écritures, au milieu des macérations de la vie monastique. C'est grâce à cet amour passionné de saint Jérôme que nous avons aujourd'hui cette communication avec la Parole de Dieu car il a traduit, avec un génie extraordinaire, il a commenté cette Pa­role de Dieu traduite en langue latine pour la mettre à la disposition de ses contemporains qui ne savaient plus l'hébreu ni le grec. Et tout l'effort de traduction, d'adaptation, de mise à notre portée de la Parole de Dieu n'est que le prolongement de son œuvre qu'il a, selon les moyens de son époque, menée à bien.

Il est important que notre charité, que notre amour ait certes la douceur, la tendresse et l'attention aux autres mais qu'elle ait aussi cette véhémence, cette force. Les chrétiens s'imaginent trop souvent que la charité est une attitude de non-intervention de tolé­rance, un peu gris passe-muraille, alors que la charité c'est un feu, la charité c'est une force, c'est comme le dit la Bible à propos de l'amour de Dieu "c'est un feu dévorant". Et l'épître aux Hébreux qui nous dit cela nous dit aussi qu'il est "terrible de tomber aux mains du Dieu vivant". La relation avec Dieu n'est pas un bon moment à passer, ce n'est pas une rencontre dans un salon de thé. La relation avec Dieu c'est quelque chose qui nous bouleverse, qui nous transforme, qui nous secoue au plus profond de nous-même. Et cet amour que Dieu répand dans nos cœurs est un amour qui nous dévore.

Alors si saint Jérôme n'a pas toujours été un modèle parfait de compréhension et de patience, il a ce mérite de nous apprendre à nous laisser habiter par cette flamme, à nous laisser habiter par cette force et cette violence de l'amour. Il faut que notre amour pour Dieu et notre amour pour nos frères soit un amour véhément, qui nous dérange, qui nous trans­forme, qui nous remette en question, qui nous convertisse au sens propre du terme. Demandons par l'intercession de saint Jérôme d'être des hommes et des femmes de feu, des hommes et des femmes de désir, des hommes et des femmes passionnés. Que notre vie ne se déroule pas simplement d'une façon harmonieuse et sans conséquence, mais qu'elle soit habitée par cette grande passion qui dérive du cœur de Dieu.

 

 

AMEN