VIVRE DANGEREUSEMENT

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

O

n peut dire de saint Jérôme que c'est un amateur de bons mots. Il est de tradition dans cette église que, lorsqu'on prêche sur saint Jérôme, on fait état de sa mauvaise humeur, comme si nous voulions, par là, nous protéger nous-mêmes et trouver dans cette sainteté une excuse à notre propre mauvaise humeur.

Il est vrai que Jérôme est une haute figure et ce n'est pas seulement une question de caractère mais aussi d'intelligence. Tour à tour il a été un amateur de belles lettres antiques en philosophie, il a construit de nombreuses bibliothèques et traduit des écrits que l'époque avait encore en langue grecque. Epris aussi d'absolu il s'intéressa à la vie monastique pour peut-être rattraper une jeunesse quelque peu frivole. Très intelligent et érudit il devint le secrétaire du pape Damase qui lui demanda de traduire en latin le Nou­veau Testament et spécialement l'évangile. Il participa même à un concile, il est entouré de femmes qui l'ad­mirent beaucoup car il devait être très bon orateur et peut-être un bel homme (je n'en sais rien). Il peut d'ailleurs vivre grâce à l'argent que lui donnent ses admiratrices. Et comme on est souvent attiré par les contraires, il a été fasciné par Bethléem, l'humilité, la douceur, le silence. Il y passa trente-cinq ans pendant lesquels il donna à l'Église la traduction, en langue latine, de presque toute la Bible. Là-dessus on raconte qu'il a traduit Judith en une seule nuit et Tobie en une seule matinée ce qui indique que ces livres sont de moindre valeur. Mais rassurez-vous la traduction de la Vulgate, nom de cette traduction de la Bible en latin, est de très haute qualité et a été prise par l'Église comme référence.

Une chose qui m'étonne dans la vie de Jé­rôme, au-delà des polémiques, c'est que sa vie était en danger. Il écrivait à ce sujet : "Quiconque est versé dans la connaissance des divines Écritures et trouve dans leur témoignage des arguments de vérité pourra combattre les adversaires et les réduire en captivité, pour transformer éventuellement d'anciens ennemis et de misérables prisonniers en enfants de Dieu." On n'y allait pas quatre chemins. Et la vie de Jérôme est ex­posée à des assassins lorsque l'enjeu est en cours.

Il écrivait aussi à saint Augustin : "Courage ! Ton nom est célèbre dans tout l'univers. Les catholi­ques admirent et vénèrent en toi le restaurateur de l'antique foi et, ce qui est plus glorieux encore, les hérétiques te détestent. Ils t'ont voué la même haine qu'à moi et s'ils ne peuvent verser notre sang, ils sou­haitent notre mort." Voyez là l'ardeur, le courage et son amour de l'Écriture. Et son amour de l'Écriture me donne à penser qu'il avait dû trouver non seulement la saveur de l'Écriture mais la trace de ce qui avait dû se passer entre le premier écrivain d'un livre biblique et Dieu, ce qu'on appelle dans l'Église, l'inspiration. Il me semble que, pour goûter la saveur propre de l'Écriture qui est Parole de Dieu, il faut pouvoir re­monter à travers ses traductions, d'où le travail génial, nécessaire et indispensable de Jérôme et avant lui d'Origène, à ce qui se passait entre un homme à un temps donné et Dieu.

Les psaumes, par exemple, nous permettent de découvrir quel homme a fait monter vers Dieu sa difficulté de vivre, son mal être ou sa louange toute gratuite. Et quand, après tant de siècles, nous venons, comme Jérôme venait lui aussi après quatre ou cinq siècles après la création de ces textes, nous retrouvons intacte l'expérience d'un homme religieux dans sa relation avec Dieu. Et vivre de la Parole de Dieu c'est aussi recevoir et communier à cette expérience d'un homme qui, à un moment donné, a éprouvé une expé­rience si forte qu'il l'a traduite en paroles et que ces paroles lui ont été entièrement inspirées. On ne peut pas affirmer, comme on l'entend parfois dans les mi­lieux scientifiques qu'il a dans la Parole des éléments que l'auteur lui-même n'aurait pas compris et que Dieu lui aurait inspirés comme à son insu. Tout ce que l'auteur biblique écrit, il l'a parfaitement compris et il le comprend en Dieu, dans son expérience spiri­tuelle au jour où il écrit ce texte. Et Dieu n'a pas glissé des mots, des idées, des concepts qui échapperaient complètement à l'auteur pour que, vingt siècles plus tard, nous découvrions enfin ce que la science a dé­couvert et qui se trouve confirmé dans la Bible. Cela c'est une parfaite erreur et c'est un mensonge quant à la façon dont Dieu inspire sa parole. Dieu épouse l'homme et son expérience temporelle et lui fait dire tout ce que le cœur de Dieu veut dire et tout ce que le cœur de l'homme peut comprendre et entendre à l'époque même où il l'entend.

Alors, par Jérôme, par tous les grands tra­ducteurs de la Bible, nous sommes invités à retrouver la trace et le goût de l'homme qui a écrit ce texte soit avec son cœur blessé soit avec un cœur plein de louange, soit avec un cœur plein de foi pour se tour­ner vers Dieu. La Parole est vraiment le Verbe qui nous conduit au cœur de Dieu.

 

 

AMEN