AMOUREUX DE LA PAROLE

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Q

uand on parle de saint Jérôme, on parle tou­jours d'abord de ses défauts parce qu'ils étaient énormes et que ce n'est pas un saint facile à imiter. Il était coléreux, vindicatif. Il écrivait des let­tres incendiaires à ses ennemis et il leur pardonnait difficilement. Il faisait beaucoup d'histoires, il était un peu magouilleur, il manquait un peu de jugement. Il a défendu des gens indéfendables, comme un certain évêque d'Antioche élu d'une façon frauduleuse par un groupuscule plus ou moins intégriste et qui s'opposait à l'évêque régulier. Bref il est bardé de toutes sortes de défauts, mais il avait aussi des qualités pour com­penser tant de difficultés dans sa vie.

Je n'insisterai pas sur sa fidélité en amitiés qui est un peu la contre-partie de la véhémence qu'il avait pour ses ennemis. J'insisterai beaucoup sur son labeur acharné. Il a travaillé toute sa vie, sans relâche, jour et nuit, se levant tôt le matin et sans cesser de scruter les manuscrits, les Écritures, de se mettre à la recherche de textes inédits pour mieux approfondir la Parole de Dieu. Je ne retiens pas cela comme un exemple d'austérité ou de fidélité au devoir à accomplir mais surtout comme un exemple de passion car finalement c'est cela qui caractérise saint Jérôme. C'était un homme passionné pour le meilleur et pour le pire. C'était par passion qu'il était aussi violent, mais c'était par passion aussi, par passion pour la Parole de Dieu, qu'il n'avait plus de temps à lui parce que tout était consacré à cette recherche enthousiaste de la révéla­tion divine. La moindre phrase de l'évangile, le moin­dre mot de l'Écriture, le moindre trait dont Jésus a dit que pas un trait de la Loi ne passerait, le moindre trait écrit sur un manuscrit le remplissait de passion pour essayer d'en découvrir le sens, pour deviner ce que Dieu voulait nous dire. Il était passionné pour la ré­vélation que Dieu nous faisait de son mystère. Les Écritures sont en quelque sorte la lettre d'amour que Dieu nous a écrite.

Quand un fiancé reçoit une lettre de sa fian­cée, il la lit, il la relit, à travers les lignes il ne cesse de s'imprégner des paroles écrites et de celles qu'il devine. Dans la Bible, c'est la même chose. Dieu nous aime passionnément et Il attend que nous répondions à son amour et Il nous écrit une lettre d'amour, une longue lettre dans laquelle il y a infiniment de secrets, de choses intimes, de mots de tendresse et d'invita­tions à partager le plus profond, le plus secret de son cœur. Il y a des tas de choses à lire non seulement sur les lignes mais surtout entre les lignes. Et saint Jé­rôme, comme un amoureux de Dieu, savourait et ne cessait de se répéter, de se remémorer, de murmurer dans son cœur, cette Parole de Dieu. C'est pour cela qu'il était d'une énergie, d'un travail si acharné. Il ne sentait pas passer le temps. Il a vécu dans des condi­tions très difficiles. Il avait été d'abord un prédicateur mondain à Rome. Il y est revenu plus tard comme secrétaire du Pape, ce qui n'est pas un poste désagréa­ble à occuper même si cela demande pas mal de tra­vail. Pourtant il a choisi de passer l'essentiel de sa vie, en tout cas les trente-cinq dernières années de sa vie, dans une grotte, à Bethléem. Pourquoi à Bethléem ? Pour être plus près de l'endroit où Dieu s'est fait homme, où Dieu s'est révélé à nous, où Dieu s'était manifesté. Vous voyez jusqu'où allait sa passion pour cette révélation de Dieu, pour ce mystère de Dieu. Il voulait se trouver en quelque sorte à la source, à l'en­droit même où Jésus a pris place sur la terre, pour pouvoir non seulement le connaître avec son intelli­gence en scrutant les Livres, mais aussi s'imprégner dans tout son cœur, dans tout son corps et toute son âme des vestiges de cette présence de Jésus.

Je crois que nous devrions nous interroger. Nous ne sommes pas vraiment passionnés par le Christ. Nous ne sommes pas tellement passionnés par la Bible. Nous la lisons un peu par devoir chrétien, un peu pour nous former et nous instruire. Nous en lisons quelques pages de temps en temps, peut-être un peu chaque jour, ce qui serait déjà merveilleux, mais pour beaucoup de chrétiens la Bible reste un livre que l'on fréquente de façon assez épisodique. Si nous savions le trésor qui nous est donné là-dedans, nous ferions comme saint Jérôme, nous passerions notre temps à scruter toujours plus profondément cette lettre d'amour que Dieu nous écrit. Je ne dis pas que nous irions tous nous loger dans une grotte à Bethléem, cela ferait beaucoup de monde au même endroit et ne serait pas très compatible avec nos autres obligations. Mais il y a une façon spirituelle d'habiter la grotte de Bethléem, il y a une façon tout à fait compatible avec notre vie de tous les jours d'être des passionnés de l'Écriture, de la Parole de Dieu. Cette Parole qui sort de la bouche de Dieu a retenti en mots d'homme. Dieu a voulu parler notre langage pour que nous puissions le comprendre, le suivre de pénétrer dans le secret de son cœur. Quelle chose merveilleuse et comme nous sommes légers de passer à côté sans y consacrer l'es­sentiel de notre vie.

Demandons de comprendre l'importance des Écritures, de nous laisser saisir par cette passion, de rechercher assidûment la Parole de Dieu, la révélation de son cœur.

 

 

AMEN