POUR L'AMOUR DE LA PAROLE DE DIEU

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Salon de Provence : Saint Jérôme

E

 

n fêtant Saint Jérôme, nous célébrons un tempérament extrêmement vivant, extrêmement riche et je voudrais simplement en souligner deux aspects.

Le premier aspect c'est que saint Jérôme est un novateur. En effet, contrairement à ceux que pensent beaucoup de gens, le latin n'est pas du tout une langue d'Église, au moins au quatrième siècle, à l'époque où vivait saint Jérôme. C'est par les grecs et les gens qui parlaient grec que la foi chrétienne s'est répandue dans la partie occidentale de l'Italie, dans la Gaule, dans l'Espagne. La seule chrétienté qui célébrait et priait en latin c'était la chrétienté d'Afrique. Mais à Rome, encore à l'époque de saint Jérôme, on disait la messe en grec et ce fut une très grande innovation de dire la messe en latin. Ce changement a créé quelques remous dans les Églises parce que, effectivement, on changeait la langue du culte. Et saint Jérôme avait compris qu'à partir du moment où la communauté chrétienne s'élargissait et que ce n'était plus simplement une sorte de petite élite parfaitement capable d'être bilingue qui pouvait accéder à la Bible et participer vraiment aux offices, il fallait se mettre à une traduction sérieuse et rigoureuse de la Bible en latin. En réalité, ce travail avait déjà été fait, mais comme il n'était pas porté à juger favorablement le travail des autres, saint Jérôme a pensé qu'il fallait qu'il s'y remette. C'est pourquoi il a fait au moins deux traductions de la Bible pendant sa vie, et toutes les fois avec une sorte de souci, de scrupule de l'exactitude de la manière de rendre les termes. C'est un travail absolument monumental qui a occupé toute sa vie : traduire la Bible d'un bout à l'autre. Il en parle, à plusieurs reprises dans ses œuvres, il en est assez fier. Voilà ce qu'il dit tout en reconnaissant la difficulté de la traduction : "Je n'ignore nullement quelle est la difficulté de comprendre les prophètes ni qu'il est malaisé de juger d'une traduction si l'on n'a pas compris ce qu'on a lu. (C'est effectivement la règle élémentaire). Nous autres, nous subissons les morsures de gens qui sont poussés par l'envie et qui méprisent ce qu'ils ne sauraient admettre." On sent que le contexte n'était pas très favorable pour admettre les traductions latines. "C'est en pleine conscience que je mets prudemment la main au feu (c'est le travail de la traduction et l'engagement dans les polémiques) mais je supplie mes lecteurs dédaigneux de lire d'abord les traducteurs grecs postérieurs aux Septante, soit pour juger de leur science (ce qui est une manière agréable de les remettre à leur place), soit pour éclairer la traduction officielle en grec (celle des Septante) par comparaison. Alors, peut-être daigneront-ils me regarder, en tant que traducteur comme l'un de ceux qui se succèdent. Qu'ils lisent avant de mépriser. Qu'ils cessent de me condamner non à la suite d'un jugement équitable, mais par une ignorante présomption due à la haine." Et il ajoute : "Mon ami Eustochium sait quelles sueurs j'ai répandues sur cette route de l'érudition linguistique afin que les Juifs et les autres cessent, pour longtemps, d'insulter l'inexactitude de la Bible usitée dans mon Église."

Donc saint Jérôme à qui nous devons la traduction latine a eu le courage de le faire. Mais ce n'est peut-être pas son plus grand titre de gloire, car je crois que son plus grand titre de gloire, c'est sa conversion qui n'a pas été très facile. Il était d'un tempérament extrêmement difficile, un peu ombrageux et très méchant. Je ne crois pas que le Seigneur lui ait donné la grâce de convertir son tempérament car il est resté extrêmement piquant et polémique depuis le début de son travail littéraire jusqu'à la fin. Il s'est déchaîné contre les moines de Bethléem qu'il traitait d'ignares et d'ignorants. Mais ce qui l'a vraiment converti, et c'est un encouragement pour nous tous, c'est la Parole de Dieu. Au début, lorsqu'il a abordé la Parole de Dieu, il pensait élargir pour ainsi dire sa culture littéraire. Il pensait devenir une sorte d'humaniste qui, au lieu d'avoir simplement la culture grecque et latine, connaîtrait un jour, toute cette autre tradition de l'Ancien et du Nouveau Testament. Or, très vite, il s'est aperçu que ce n'était pas le vrai chemin, que lorsqu'on voulait s'adonner à l'étude de la Parole de Dieu, il fallait se laisser convertir le cœur, se laisser toucher et se laisser bouleverser par cette Parole. Au fond, Saint Jérôme est sans doute un des cas où c'est la Parole de Dieu qui, comme telle, a fait son œuvre en lui, et sa conversion c'est une conversion d'obéissance à la Parole de Dieu, de se laisser saisir par elle. Peut-être ne l'a-t-il pas toujours mise en pratique comme il l'aurait dû, mais en attendant, il a compris que la Parole de Dieu l'entraînait sur un chemin d'humilité, de renoncement à soi et c'est pour cela qu'il s'est fait moine dans le désert de Juda aux environs de Bethléem.

En réalité, ce n'est pas un moine qui a découvert la Parole de Dieu, c'est la Parole de Dieu qui l'a fait moine. Et Saint Jérôme était très conscient de cela. Il savait qu'au fond, toute sa vie ne valait rien par lui-même, mais que c'était vraiment la Parole de Dieu qui avait fructifié en lui. C'est ce qu'il explique un jour, à propos d'un commentaire de saint Matthieu, et je pense que nous pouvons, nous-mêmes, en tirer grand profit. Il parle de la petite graine de sénevé qui est jetée dans la terre : "La prédication de l'évangile c'est la plus petite de toutes les disciplines car, au premier abord, elle n'a pas l'accent de la vérité. Elle prêche un Dieu-homme, un Dieu mort et le scandale de la croix." Tout cela, pour un païen cultivé, ce sont des choses sans intérêt, c'est comme cela que saint Jérôme, au début, a abordé l'Écriture. "Comparez une telle doctrine aux dogmes des philosophes et à leurs livres, à la splendeur de l'éloquence et à la composition de leurs discours et vous verrez combien le grain de l'évangile est plus menu que toutes les autres semences." Et c'était une chose que l'on disait souvent dans les milieux païens : Cicéron, Platon avaient bien écrit, mais la Bible, les évangiles, c'est très mal écrit, ce sont des gens illettrés qui ont écrit des choses pareilles. Et au début de sa vie, Jérôme était très sensible à ces arguments-là. C'est pourquoi il s'en souvenait en parlant de l'évangile. "Mais lorsque ces disciplines glorieuses (il parle de la philosophie et de la rhétorique) ont poussé, elles ne montrent rien de vif ni de vivant. Mais tout en elles reste flasque, flétri et sans forces, ne produisant que des végétations et des herbes qui se dessèchent vite et qui tombent. Tandis que la prédication de l'évangile qui paraissait petite au commencement, quand elle a été semée dans l'âme des croyants et dans le monde entier, voici qu'elle grandit en arbre, en sorte que les oiseaux du ciel viennent nicher dans ses branches."

Que ce soit, pour nous, par l'intercession de saint Jérôme, un encouragement. C'est vrai que, jour après jour, nous laissons semer dans notre cœur une petite graine d'évangile. Il faut que, patiemment, nous la laissions grandir en nous pour qu'elle nous fasse devenir une grande plante, un plant de sainteté, un rejetons choisi par Dieu et qu'un jour nous soyons rassemblés, auprès de Lui, parce que nous aurons été convertis par sa Parole.

 

AMEN