IGNORER LES ÉCRITURES, C'EST IGNORER LE CHRIST

2 Tm 3, 14-17 ; Lc 24, 44-49
St Jérôme - (30 septembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Franchimont : Saint Jérôme

F

 

rères et soeurs, saint Jérôme dont nous faisons mémoire en ce jour est né en 340 et mort en 420. C'est un homme qui est parfaitement trilingue, parfait latiniste, helléniste et hébraïsant. A l'époque, c'est un exploit de réunir la capacité de maîtriser ces trois langues. C'est aussi un homme qui laisse entrevoir un triple visage.

Le premier visage de saint Jérôme est le visage le plus connu. C'est l'homme des commentaires, c'est l'homme scientifique, c'est l'homme pinailleur, celui qui va vérifier chaque iota sur chaque mot hébreu et la manière dont chacun de ces mots est vocalisé. Je le laisserai de côté pour m'attacher à deux autres caractéristiques qui me semblent plus importantes pour défendre ce qu'il est véritablement, et en tirer quelques leçons pour nous aujourd'hui.

Saint Jérôme, c'est donc l'homme des commentaires, l'homme scientifique, l'homme qui doit tout avoir lu pour pouvoir tout reprendre et synthétiser dans un commentaire et pour y ajouter sa propre opinion. C'est la règle même du commentaire littéraire dans l'Antiquité. C'est aussi un homme qui aime profondément partager la lecture de la Bible. Cet homme a quelques "groupies" sur l'Aventin, qui sont en général des femmes, dont deux en particulier, Marcella et Paula. Marcella est une femme extrêmement intelligente, brillante, qui elle-même connaît très bien l'hébreu. En effet, quand saint Jérôme habitant Bethléem, n'a pas envie de régler à distance quelques problèmes exégétiques, il renvoie généralement celui qui l'a entrepris, à Marcella. Il délègue auprès de cette femme et c'est elle qui essaie de répondre aux questions. Paula est moins versée dans la technique littéraire, mais elle aime prolonger ses connaissances littéraires dans une méditation spirituelle. A l'égard de ce groupe saint Jérôme a une phrase très belle qui résume ce qu'est la Lectio Divina. Voici ce qu'il dit dans la lettre 45 : "La lecture produit l'assiduité, l'assiduité produit l'intimité, l'intimité, la confiance". Non seulement ici nous avons une exégèse personnalisée au service de la prière, mais on découvre que la Lectio Divina n'est pas un exercice individuel et personnel, mais que cet exercice prend place dans le groupe ecclésial. C'est important de le rappeler, d'abord pour ne pas faire de saint Jérôme uniquement un chercheur en chambre enfermé dans ses idées, mais de découvrir que pour cet homme même la technique la plus avancée a quand même pour objet final la prière, la Lectio Divina, et donc la constitution du groupe, de l'Église.

Non seulement cet homme aime partager la Bible, mais il aime aussi la prêcher. C'est un visage qui est beaucoup moins connu de saint Jérôme, puisque l'on avait affirmé qu'il n'avait jamais prêché. Grâces à Dieu et aux chercheurs, à la fin du dix-neuvième siècle, on a trouvé un vieux manuscrit dans lequel il y a toute une série de sermons prononcés par saint Jérôme à Bethléem. Là se révèle un visage tout à fait différent du visage de saint Jérôme pinailleur que l'on rappelle fréquemment. C'est un homme qui prend la parole à Bethléem, devant des moines, des moniales, et aussi les habitants du coin. Par rapport à son cercle de l'Aventin à Rome où il parle à des femmes très cultivées et intelligentes, à Bethléem, il a affaire à un auditoire plutôt composite et dont certains membres ne sont pas du tout cultivés. Saint Jérôme s'adapte parfaitement à son auditoire, il sait développer le sens du concret, il sait faire appel à l'expérience, il sait développer des objections supposées de la part de son auditoire, pour répondre à des questions ou des interrogations silencieuses que l'auditoire ne peut pas formuler en direct au cours d'un homélie. Il sait inventer des dialogues fictifs, et il se montre dans ses homélies, sous les traits d'un homme humble, fraternel et qui partage avec cette assemblée modeste les fruits de son exégèse.

Ce triple visage de Jérôme nous pouvons l'appliquer pour nous-mêmes en 2009. Si la recherche de la Bible serait uniquement d'ergoter et d'essayer de faire œuvre de science, cela effectivement n'a aucun intérêt. Si croire qu'on peut spiritualiser la Bible sans jamais essayer de rationaliser la recherche, c'est extrêmement dangereux pace que nous savons très bien que nous pouvons faire dire tout ce que nous voulons à la Bible. Par conséquent, il faut utiliser les outils de l'exégèse pour faire grandir notre propre cheminement spirituel. Il ne s'agit pas non plus de garder tout cela pour soi, encore faut-il le rendre aux autres, la prêcher. Même si la prédication en liturgie est encore réservée aux prêtres, rien ne vous empêche de partager le fruit de votre recherche dans la Bible, auprès de vos amis et dans votre entourage. Il ne s'agit pas de "prêcher" la Bible, encore faut-il faire en sorte que ce que vous racontez soit audible pour votre auditoire, que les gens qui sont en face de vous puissent comprendre ce que vous dites, et que vous n'essayiez pas nécessairement de résumer une œuvre exégétique.

C'est un grand défi, mais c'est aussi ce qui est au cœur de notre vie chrétienne. Tout chrétien doit rechercher la vérité. Jérôme dans le Prologue du Commentaire sur Isaïe dit : "Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ". Tout chrétien doit donc chercher le Christ dans les Écritures, cela passe par un travail qui peut sembler fastidieux, c'est l'exégèse, la lecture. Mais ce travail doit déboucher sur la prière, c'est la Lectio Divina, et enfin sur l'évangélisation, l'annonce aux hommes de ce monde de ce que Dieu est venu lui-même nous visiter sur cette terre, qu'il est venu annoncer l'évangile, la bonne Nouvelle, c'est-à-dire que Dieu est venu, est mort pour nous et est ressuscité pour nous.

 

AMEN